Par Thierry Godefridi.

Le 20 août 2014, stégophile impénitent, il s’écrasa en retombant de huit mètres après avoir escaladé la façade du chalet d’un ami à Chamonix. Hospitalisé avec de multiples fractures et un traumatisme crânien, il fut placé en coma. Quatre mois plus tard, ce randonneur de l’absolu s’en tira, « bancal, le corps en peine, avec le sang d’un autre dans les veines, le crâne enfoncé, le ventre paralysé, les poumons cicatrisés, la colonne cloutée de vis et le visage difforme ».
Il s’était promis, s’il s’en sortait, de traverser la France à pied. Ses médecins lui avaient recommandé de passer le prochain été dans un centre de rééducation. Pour se remettre, il préféra les chemins aux tapis roulants, pas n’importe quels chemins, mais ceux de traverse et de détour de la France cachée et silencieuse, de calcaire et de schiste, là où « personne ne vous indique ni comment vous tenir, ni quoi penser, ni même la direction à prendre ».
Le remède et l’oubli
Parti du col de Tende dans le Mercantour, à la frontière italienne, avec pour but d’arriver au nord du Cotentin, au bord de la Manche, Tesson s’était juré de s’en tenir à l’enseignement des Poèmes païens de Pessoa « l’intranquille », « De la plante, je dis “C’est une plante”, de moi, je dis “C’est moi”. Et je ne dis rien de plus. Qu’y a-t-il à dire de plus ? » Sortir du « faisceau photoélectrique » qui scrute nos existences comporte le double avantage du remède et de l’oubli. Les chemins noirs s’ouvraient sur la solitude et sur le silence. Et Tesson de citer Bernanos dans Français, si vous saviez… : « Il n’y a plus beaucoup de liberté dans le monde, c’est entendu, mais il y a encore de l’espace ».
« Certains hommes espéraient entrer dans l’Histoire. Nous étions quelques-uns à préférer disparaître dans la géographie », écrit Tesson, géographe de formation, qui imagine ses chemins noirs comme une « cartographie mentale de l’esquive ». Il ne s’agirait pas de mépriser le monde, ni de le changer. « Il suffirait de ne rien avoir de commun avec lui. » Cet évitement marierait la force et l’élégance. « Dissimule ta vie », disait Epicure : voilà une belle devise pour les chemins noirs, selon Tesson.
S’extraire du dispositif
Aller par les chemins noirs, c’est aussi le moyen de s’extraire du dispositif au sens foucaldien exposé par le philosophe italien Giorgio Agamben. Le dispositif est le fruit du conditionnement politique, social, économique qui détermine nos comportements, presque à notre insu. « Le dispositif, écrit Tesson, dispose de nous. » Il nous dicte, « insidieusement, sournoisement, sans même que l’on ne s’aperçût de l’augmentation de son pouvoir », la règle de conduite à suivre. Les chemins noirs nous en déconnectent. Pas d’écran, aucune information ; ni colère, ni amertume.
Les nouvelles technologies participent au dispositif. Elles ne se contentent pas de nous faciliter la vie, elles s’y substituent ; elles altèrent notre présence au monde ; elles transforment notre psyché. Nous rendent-elles plus libres et plus aimables, s’interroge Sylvain Tesson, l’existence a-t-elle plus de grâce depuis qu’elle transite via les écrans ?
A Barjac, Tesson aperçoit une plaque sur le mur du cimetière : « Passant, arrête-toi et prie, c’est ici la tombe des morts. Aujourd’hui pour moi, demain pour toi. » « Vivre, c’est continuer, avait-il écrit dans son essai Dans les forêts de Sibérie, et il y a une défaite dans le retour sur ses pas. » Restent ces interstices dans la réalité augmentée, ces lignes de fuite en fin pointillé sur les cartes IGN, les chemins noirs. De quoi se plaindre ?
Un remarquable documentaire réalisé par Sylvain Tesson sur son séjour de six mois au bord du lac Baïkal est visible sur YouTube via ce lien. Dans les forêts de Sibérie, le livre dans lequel Tesson raconte son séjour au bord du lac Baïkal, avait obtenu le Prix Médicis Essai en 2011. Sur les chemins noirs est son oeuvre la plus récente.
- Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, Gallimard, 146 pages.
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