ARCHIVES

Benjamin Constant (image libre de droits)
Benjamin Constant (image libre de droits)
Lecture : 20 minutes

Benjamin Constant

Tous ceux qui cherchent une philosophie politique solide doivent รฉtudier Constant

Par Ralph Raico.
Traduction : Mathieu Chauliac pour l’Institut Coppet.

ยซ Il aima la libertรฉ comme les autres hommes aimรจrent le pouvoir ยป tel fut le jugement portรฉ sur Benjamin Constant par l’un de ses contemporains. En effet la prรฉoccupation permanente de ce penseur, ร  la fois comme รฉcrivain et comme homme politique, a รฉtรฉ la rรฉalisation en France et dans d’autres pays d’une sociรฉtรฉ libre. ร€ une รฉpoque oรน le modรจle classique du libรฉralisme se rรฉpand largement en Europe (dans la deuxiรจme et troisiรจme dรฉcennie du XIXe siรจcle), Constant partage avec Jeremy Bentham l’honneur d’รชtre le principal dรฉfenseur d’une nouvelle philosophie รฉconomique.

Mais ce n’est pas seulement pour son amour dรฉsintรฉressรฉ de la libertรฉ, ni pour son importance historique que Constant mรฉrite d’รชtre reconnu : en effet, son ล“uvre gagnerait ร  รชtre รฉtudiรฉe par tous ceux qui cherchent une philosophie politique permettant d’รฉviter les erreurs ร  la fois de certains libรฉraux du XVIIIe siรจcle et du conservatisme du XIXe siรจcle en gรฉnรฉral.

Bien qu’ร  son รฉpoque, il รฉtait l’orateur libรฉral le plus cรฉlรจbre sur le continent, Constant n’a jamais รฉtรฉ trรจs reconnu dans le monde anglo-saxon, et ce, encore aujourd’hui. Aussi faudrait-il rappeler les faits marquants de sa carriรจre.

 

Biographie

Il est nรฉ prรจs de Lausanne, en Suisse, en 1767, de descendant de huguenots qui avaient fui la France aprรจs la rรฉvocation de l’ร‰dit de Nantes.

Peu de choses sont ร  noter sur son รฉducation, ร  l’exception du fait qu’il reรงut une รฉducation cosmopolite, fit des รฉtudes ร  l’universitรฉ d’Erlangen et d’Edimbourg, cette derniรจre รฉtant alors un bastion du parti Whig, il eut des professeurs comme Adam Smith et Adam Ferguson.

Constant est trรจs tรดt attirรฉ par la vie parisienne, et entre dans le monde des salons peu avant le dรฉbut de la Rรฉvolution. Il sโ€™abrite en Allemagne jusqu’ร  la chute des Jacobins, et fait son retour en 1795, et dรจs lors รฉtroitement associรฉ ร  madame de Staรซl, il commence une vie de pamphlรฉtaire politique. Un bref passage en tant que membre du Tribunat sous Napolรฉon prend vite fin lorsque cet organisme รฉmit une demande un peu trop pressรฉe concernant la participation de l’assemblรฉe lรฉgislative dans l’รฉlaboration des lois. Constant et ses amis sont purgรฉs, Napolรฉon se plaignant de la tendance des ยซ mรฉtaphysiciens ยป de l’assemblรฉe de lui mettre systรฉmatiquement des bรขtons dans les roues.

Il s’en est suivi une pรฉriode de forte opposition ร  Bonaparte. ร€ cette รฉpoque, Constant a composรฉ son De l’esprit de conquรชte et de confiscation, [2] qui dรฉmontre ร  quel point les objectifs et les mรฉthodes de Napolรฉon allaient ร  l’encontre de l’esprit du nouveau monde bourgeois. Cependant, lors des Cent-Jours (1815), Constant rallia Napolรฉon, supposant que le grand gรฉnรฉral serait dรฉsormais contraint de se prรฉsenter comme un monarque constitutionnel.

C’est ร  ce moment que Constant a rรฉdigรฉ la Constitution en vertu de laquelle Napolรฉon a gouvernรฉ. Aprรจs Waterloo et la restauration des Bourbons, il rejoint l’opposition libรฉrale, siรจge ร  la Chambre des dรฉputรฉs et se montre un brillant porte-parole. Ce fut au cours de cette pรฉriode que ses idรฉes eurent la plus grande influence. Dans le mรชme temps il jouissait d’une grande popularitรฉ en Europe. Il meurt en 1830, peu aprรจs l’avรจnement de la Monarchie de Juillet.

Deux faits importants concernant Constant mรฉritent d’รชtre ici mentionnรฉs.

D’une part, il occupe une place honorable dans l’histoire de la littรฉrature franรงaise, principalement grรขce ร  son court roman, Adolphe. D’autre part, tout comme le hรฉros de son ล“uvre, son intelligence รฉtait douloureusement introspective. Ses problรจmes psychologiques et รฉmotionnels ont fourni le contenu de la plupart des รฉtudes sur Constant qui ont paru jusqu’ร  prรฉsent. Bien qu’il soit probable que ces aspects de sa personnalitรฉ aient eu une certaine influence sur sa pensรฉe politique et sociale, cette derniรจre est en fait trop complexe pour s’expliquer ainsi.

ยซ La France avec l’Angleterre et lโ€™ร‰cosse, a contribuรฉ plus que toute autre nation ร  la thรฉorisation, si ce n’est ร  la pratique, de la libertรฉ. ยป

Dans cette gรฉnรฉration de grands libรฉraux franรงais, qui voit le jour au deuxiรจme tiers du XVIIIe siรจcle avec Montesquieu, Constant s’impose comme un penseur majeur. Cette circonstance temporelle est importante pour comprendre le dรฉveloppement de ses idรฉes politiques, Constant ayant tendance ร  prendre des positions politiques diffรฉrentes de celles de ses prรฉdรฉcesseurs libรฉraux. Ce constat est limpide notamment dans son attitude envers le pouvoir exรฉcutif centralisรฉ.

Par exemple, Turgot et les physiocrates avaient dรฉfendu l’extension du pouvoir de l’ร‰tat dans l’intรฉrรชt de la ยซ rรฉforme ยป. Ces libรฉraux ont constatรฉ que la vie รฉconomique de la France รฉtait paralysรฉe par les corporations et par un rรจglement trop changeant des activitรฉs marchandes, par l’acquisition de noblesse par naissance, une vie intellectuelle pauvre et sujette ร  censure.

En effet, les รฉlites (Sorbonne, noblesse de cour…) dรฉtenaient un pouvoir de censure sur les livres. Les libรฉraux pensaient alors nรฉcessaire l’action d’un pouvoir organisateur et puissant qui mettrait un terme aux influences nรฉfastes et partisanes de tous ceux ayant intรฉrรชt ร  la servitude. Pour cette raison, les philosophes (libรฉraux, et de sensibilitรฉ libรฉrale) se sont passionnรฉs pour le concept de ยซ despotisme รฉclairรฉ ยป en vogue mรชme chez certains dirigeants de l’รฉpoque. C’est aussi la raison qui a menรฉ presque tout le parti philosophique ร  soutenir sans rรฉserve Louis XV dans sa suppression des Parlements, puisque ces juridictions constituaient un frein au pouvoir du roi. Une telle faveur accordรฉe par des philosophes ร  cette action arbitraire serait difficile ร  comprendre autrement. [3]

Cependant, avec les bouleversements de la Rรฉvolution, la plupart des institutions de l’Ancien Rรฉgime qui bรฉnรฉficiaient (avec l’accord du gouvernement) de privilรจges, ont รฉtรฉ balayรฉes.

La libertรฉ d’entreprendre est dรจs lors accordรฉe ร  tous. Les protestants et les francs-maรงons n’ont plus ร  craindre l’emprisonnement pour leurs convictions. Le garant de toutes les libertรฉs individuelles est devenu le gouvernement lui-mรชme. La noblesse, l’ร‰glise, les guildes et les autres privilรฉgiรฉs qui contrariaient le fonctionnement libre de la sociรฉtรฉ quittent la scรจne, et avec ce vide crรฉรฉ par leurs disparitions, l’individu et l’Etat se retrouvent seuls face ร  face pour la premiรจre fois.

ร€ partir de ce moment-lร , l’attitude des libรฉraux envers l’ร‰tat se modifie.

Alors que les libรฉraux franรงais du passรฉ y avaient vu un moyen pour l’รฉtablissement de la libertรฉ, moyen sans danger pour la rรฉalisation de certaines valeurs ยซ philosophiques ยป, Constant commence ร  pointer du doigt une sรฉrie de menaces contre la libertรฉ individuelle. Le gouvernement est dรฉnoncรฉ comme ยซ l’ennemi naturel de la libertรฉ ยป. Les ministres, quels que soient leurs partis, sont par nature, ยซ les adversaires รฉternels de la libertรฉ de la presse ยป. Enfin, les gouvernements sont soupรงonnรฉs de se servir de la guerre comme d’un ยซ moyen d’accroรฎtre leur autoritรฉ ยป.

Nous assistons lร  aux dรฉbuts du libรฉralisme classique qui se manifeste notamment par une hostilitรฉ ร  l’รฉtatisme, position qui tranche avec l’attitude ambiguรซ du XVIIIe siรจcle, et qui sera le trait principal de cette รฉcole de pensรฉe jusqu’ร  nos jours [4].

 

L’รฉthique sociale

Un autre point d’achoppement entre les libรฉraux de l’Ancien Rรฉgime et ceux de l’รฉpoque de Constant rรฉside dans l’รฉthique de l’organisation sociale.

ร€ cet รฉgard, les philosophes du XVIIIe siรจcle avaient anticipรฉ l’idรฉe centrale de Bentham, un quasi-contemporain de Constant. Alors que des auteurs libรฉraux comme Mercier de la Riviรจre et Du Pont de Nemours, se fondaient exclusivement sur une รฉthique utilitariste (tout comme Bentham), Constant s’appuie sur des conceptions plus รฉlevรฉes.

Cela doit รชtre soulignรฉ, puisque beaucoup d’historiens du libรฉralisme – ร  la fois les conservateurs et les libรฉraux de gauche modernes – ont souvent raisonnรฉ comme si l’utilitarisme avait รฉtรฉ historiquement la seule base philosophique du libรฉralisme. Ce n’รฉtait pas le cas avec certains libรฉraux des plus รฉminents, dont Constant, qui a catรฉgoriquement rejetรฉ l’utilitarisme :

ยซ Est-ce si vrai que le bonheur – quel qu’il soit – soit la fin unique cherchรฉe par l’homme ? Si oui, alors notre route serait รฉtroite, et notre destinรฉe pas trรจs รฉlevรฉe. Il n’y a pas un de nous qui serait heureux, s’il voulait bien restreindre ses facultรฉs morales, rabaisser ses dรฉsirs, cesser son activitรฉ et toute รฉmotion gรฉnรฉreuse, devenant ainsi une brute […] Ce n’est pas pour le bonheur seul que la destinรฉe nous appelle, c’est pour l’auto-perfectionnement. [5] ยป

Ainsi, Constant รฉnonce que les finalitรฉs รฉthiques de la rรฉalisation d’un systรจme de libertรฉ ne rรฉsident pas dans la maximisation du bonheur, mais dans le dรฉveloppement et l’enrichissement de la personnalitรฉ. Ce point de vue rejoint l’humanisme en vogue alors en Allemagne, et รฉtait peut-รชtre, dans le cas de Constant, explicable par son goรปt pour la philosophie kantienne, et par l’influence de ses nombreux amis allemands, dont Schiller Wilhelm von Humboldt .

Permettre la plus large sphรจre possible de dรฉveloppement individuel signifie, pour Constant, de restreindre l’action gouvernementale aux plus รฉtroites limites possibles :

ยซ Lorsqu’il n’y a pas de nรฉcessitรฉ absolue de lรฉgifรฉrer et que la sociรฉtรฉ n’est pas menacรฉe d’รชtre renversรฉe, et ร  chaque fois, que la lรฉgislation nโ€™apporte quโ€™ une amรฉlioration hypothรฉtique, elle doit alors s’abstenir, laisser faire, et garder le silence [6]. ยป

On parvient ร  la mรชme conclusion via une autre ligne de raisonnement.

Pour que l’activitรฉ individuelle subisse une atteinte, il faut que le jugement individuel cรจde la place ร  l’avis du gouvernement. Or, peu importe avec quelle tรฉnacitรฉ les partisans de l’action de l’ร‰tat s’accrochent ร  des termes abstraits, en derniรจre analyse, leur programme appelle au remplacement du jugement individuel par l’avis de reprรฉsentants du gouvernement, et cet aspect du problรจme peut รชtre rรฉsumรฉ par la question suivante: y a-t-il de bonnes raisons de supposer que les fonctionnaires du gouvernement prendront en rรจgle gรฉnรฉrale des dรฉcisions plus intelligentes en matiรจre de lรฉgislation, que les personnes concernรฉes ? Constant croit que la rรฉponse est nรฉgative, et dรฉveloppe une analyse intรฉressante des inconvรฉnients de la prise de dรฉcision par le gouvernement [7].

En premier lieu, les reprรฉsentants du gouvernement sont vraisemblablement choisis, directement ou indirectement, par les personnes mรชmes qu’ils sont censรฉs diriger, il est donc peu probable que leurs actions avantageront la sociรฉtรฉ dans son ensemble. En fait, les fonctionnaires vont probablement partager les prรฉjugรฉs et les points de vue restreints d’une majoritรฉ relativement peu รฉclairรฉe, plutรดt que les valeurs et la pensรฉe de la minoritรฉ progressiste et innovante.

En outre, Constant a fait la liste de certains autres รฉlรฉments indรฉsirables :

1. Les erreurs dans la lรฉgislation ont des effets qui se propagent dans toute la sociรฉtรฉ, tandis que les erreurs des individus sont limitรฉes dans leurs consรฉquences ร  un cercle beaucoup plus restreint ;

2. Les effets de lois erronรฉes ne tomberont pas sur le lรฉgislateur, qui a donc moins d’intรฉrรชt ร  les corriger (peu d’intรฉrรชt en proportion de leurs mauvais effets) qu’un citoyen qui en subira les consรฉquences ;

3. Le fait que le lรฉgislateur soit รฉloignรฉ des effets de son action augmente le temps nรฉcessaire pour la modifier si elle se rรฉvรจle nรฉfaste, bien plus que dans un cas restreint ร  la seule initiative individuelle ;

4. ร‰tant donnรฉ que les lรฉgislateurs sont en permanence jugรฉs par des observateurs hostiles, la modification des erreurs implique une perte de prestige, et s’avรจre ainsi difficile ;

5. Lรฉgifรฉrer systรฉmatiquement a le dรฉfaut de toutes les dรฉcisions collectives : c’est un ยซ compromis entre les prรฉjugรฉs et la vรฉritรฉ, entre les intรฉrรชts et le principe ยป, alors que les dรฉcisions prises par les individus ont davantage de chance d’รชtre plus ยซ pures ยป ร  cet รฉgard.

Ainsi, conclut Constant, bien que dans un rรฉgime de laissez-faire, nous devions renoncer ร  de nombreuses actions providentielles de la part de l’ร‰tat, les coรปts des erreurs dans la lรฉgislation sont si grands que, au final, le sacrifice vaut la peine.

Le domaine de la libertรฉ individuelle est ainsi dรฉlimitรฉ par un systรจme de droits comprenant les critรจres chers aux libรฉraux classiques : la libertรฉ personnelle (y compris l’abolition de l’esclavage des Noirs et de toutes les autres formes de servitude involontaire), la libertรฉ de religion, la libertรฉ de la presse, la libertรฉ d’entreprendre, etc.

Constant s’occupait peu des questions รฉconomiques.

Dans ce domaine, il a รฉtรฉ un disciple d’Adam Smith et Jean Baptiste Say, tout en affirmant le principe de non-intervention รฉconomique dans des termes encore plus absolus [8].

 

La philosophie politique

L’aspect le plus intรฉressant de la pensรฉe de Constant est sa philosophie politique, et c’est ce que nous allons รฉvoquer ici.

En un sens, sa thรฉorie politique peut รชtre considรฉrรฉe comme une rรฉplique ร  celle de Jean-Jacques Rousseau, dont les idรฉes dans ce domaine avaient une influence croissante ร  la fin du XVIIIe siรจcle, jusqu’ร  constituer l’idรฉologie officielle jacobine et dรฉmocratique.

Comme Locke, Rousseau dรฉfendait l’idรฉe de contrat social avec cependant une diffรฉrence : alors que le philosophe anglais se servait de cette notion comme d’une fondation pour les droits civiques, Rousseau prรฉconisait l’effacement total de l’individu au profit de la communautรฉ.

Sans faire de simplification excessive, on peut affirmer que les idรฉes de Rousseau rejoignent le systรจme de Hobbes, dans lequel le despote est remplacรฉ par la sociรฉtรฉ et tient lieu de grand Lรฉviathan. En effet, Rousseau a reconnu les dangers liรฉs au modรจle de sociรฉtรฉ qu’il recommande, et a estimรฉ que, pour contrebalancer la perte de ses droits, l’individu prendrait une part strictement รฉgale aux autres individus dans la dรฉtermination et l’exercice de la ยซ volontรฉ gรฉnรฉrale ยป.

En รฉnonรงant l’idรฉe que la vie en sociรฉtรฉ entraรฎne nรฉcessairement l’aliรฉnation totale des libertรฉs individuelles, Rousseau a รฉtรฉ l’initiateur de la notion de libertรฉ comme รฉtat de soumission รฉgale des individus ร  l’intรฉrรชt de la communautรฉ et de participation รฉgale dans l’exercice du pouvoir politique.

Constant รฉtait convaincu que cette course ร  la souverainetรฉ populaire initiรฉe par Rousseau ne reprรฉsentait pas du tout une rupture avec le modรจle historique. Car en rรฉalitรฉ, les penseurs comme Rousseau dรฉnonรงaient l’exercice du pouvoir par un homme ou un petit nombre d’hommes, mais leur colรจre รฉtait dirigรฉe contre les dรฉtenteurs du pouvoir, et non contre le pouvoir lui-mรชme. Au lieu de l’abolir, ils ne rรชvaient de le dรฉplacer. Ainsi ce qui constituait un rรฉel flรฉau a รฉtรฉ considรฉrรฉ comme une conquรชte [9].

Constant admet l’idรฉe de souverainetรฉ du peuple, dans le sens oรน l’autoritรฉ confรฉrรฉe par le peuple est lรฉgitime. Mais cette conception de la souverainetรฉ n’implique pas que ceux qui sont investis de la souverainetรฉ puissent rรฉgner en maรฎtre sur les individus. Au contraire, l’auteur dit qu’il subsiste dans l’existence humaine une part nรฉcessairement individuelle et indรฉpendante, et dont les droits doivent รฉchapper ร  toute compรฉtence sociale [10].

En analysant la conception rousseauiste de la libertรฉ, Constant a saisi l’occasion d’entamer une intรฉressante explication historique de la pensรฉe rousseauiste. Il distingue deux acceptions de la libertรฉ : la libertรฉ des anciens et celle des modernes, et affirme que Rousseau, ainsi que les Jacobins pendant la Rรฉvolution, ont tentรฉ de rรฉintroduire le type de libertรฉ qui existait dans les rรฉpubliques de l’Antiquitรฉ, mais qui pour des raisons historiques, รฉtait dรฉsormais dรฉpassรฉ. Cette analyse peut exiger quelques explications.

Au XVIIIe siรจcle, l’engouement pour les penseurs antiques atteint de telles proportions que l’on peut parler d’un vรฉritable culte. L’image communรฉment admise du citoyen antique naturellement austรจre et vertueux a conduit ร  se demander si les institutions produites par ces Anciens pourraient รชtre reproduites en France avec la mรชme rรฉussite. Ce culte atteint son pic lors de la Rรฉvolution, et en particulier avec le triomphe des Jacobins.

Or, dans les faits, des dizaines de milliers d’innocents ont รฉtรฉ envoyรฉs ร  la mort, des villes ont รฉtรฉ rasรฉes et des guerres ร  rรฉpรฉtition ont eu lieu, le tout justifiรฉ par l’invocation de la notion vague, mais surรฉvaluรฉe de la ยซ libertรฉ des Anciens ยป.

Cette acceptation des pires formes de tyrannie – allant d’arrestations arbitraires aux procรจs iniques en passant par la conscription, cet ยซ impรดt du sang ยป – aux cris sans doute sincรจres de ยซ libertรฉ ยป, a entraรฎnรฉ une grande confusion dans les esprits. Les conservateurs en sont souvent arrivรฉs ร  la conclusion que les excรจs tyranniques รฉtaient en quelque sorte liรฉs ร  un ยซ excรจs de libertรฉ ยป, et que dans le futur, la tyrannie jacobine pourrait รชtre รฉvitรฉe par une rรฉpression impitoyable de toutes les tendances libรฉrales.

 

Les deux sens du mot libertรฉ

Mais, explique Constant, le point crucial dans cette affaire rรฉsidait dans les deux sens du mot libertรฉ : l’acception antique – consistant en la soumission รฉgale des citoyens devant lโ€™ร‰tat et en leur รฉgalitรฉ dans les affaires publiques – รฉtait parfaitement compatible avec toutes les mesures dรฉtruisant la seconde espรจce de libertรฉ, la libertรฉ moderne.

Cette acception derniรจre concernait surtout la vie privรฉe, dans laquelle l’activitรฉ politique joue un rรดle trรจs subordonnรฉ :

ยซ Informez-vous, tout d’abord, messieurs, sur ce que de nos jours, un Anglais, un Franรงais, un habitant des ร‰tats-Unis d’Amรฉrique, entend par le mot ยซ libertรฉ ยป.

Cela signifie pour les citoyens de ne se soumettre ร  rien d’autre que la loi, celle-ci garantissant qu’on ne puisse pas รชtre arrรชtรฉ, dรฉtenu ou mis ร  mort, ni maltraitรฉ d’aucune faรงon par consรฉquence de la volontรฉ arbitraire d’un ou plusieurs individus.

Cela signifie pour tout le monde le droit d’exprimer son opinion, de choisir et d’exercer sa profession ; de disposer de ses biens et mรชme d’en abuser ; d’aller et venir sans avoir ร  obtenir d’autorisation, et sans avoir ร  en rendre de comptes.

Cela signifie pour chaque homme, le droit de s’affilier avec d’autres individus, soit par communautรฉ d’intรฉrรชts, soit pour consacrer son temps d’une maniรจre plus conforme ร  ses inclinations et ses fantasmes.

Enfin, c’est le droit pour chacun d’influencer le gouvernement, soit par la nomination de tous ou de certains fonctionnaires, soit par des reprรฉsentations, des pรฉtitions et des demandes[11]. ยป

Constant fait quelques observations pour expliquer que la libertรฉ politique ne peut pas l’emporter sur les libertรฉs individuelles :

ยซ Le citoyen le plus obscur de Rome ou de Sparte constituait un pouvoir. Ce n’est plus le cas chez le simple citoyen de la Grande-Bretagne ou des ร‰tats-Unis. Son influence personnelle est un รฉlรฉment imperceptible de la volontรฉ gรฉnรฉrale qui imprime au gouvernement sa direction [12]. ยป

Mรชme si un tel mode de vie pouvait รชtre dรฉsirable, l’homme ne peut se contenter d’รชtre un simple animal politique dans le sens proposรฉ par les anciens. Ainsi, la prรฉservation de la libertรฉ au sens moderne devient primordiale.

Rousseau avait fait valoir que, dans un systรจme de peuple souverain, il n’y avait plus besoin de garanties contre le pouvoir dโ€™ร‰tat : puisque le souverain, c’est l’ensemble des citoyens, on ne saurait imaginer qu’il agirait contre les citoyens.

Les failles de ce raisonnement assez simpliste en ont รฉtรฉ mises en lumiรจre par Constant :

ยซ Dรจs que le souverain fait usage de la force dont il dispose, c’est ร  dire, dรจs qu’il est nรฉcessaire de procรฉder ร  une intervention pratique de l’autoritรฉ, on constate que le souverain ne pouvant pas exercer le pouvoir lui-mรชme, il dรฉlรจgue celui-ci […] L’emploi de la force est alors nรฉcessairement ร  la disposition d’un individu ou de quelques individus, qui agissent dans le nom de tous [13].ยซย 

ร€ une รฉpoque oรน la dรฉmocratie moderne en รฉtait ร  ses balbutiements, Constant a insistรฉ sur une vรฉritรฉ que les dรฉmocrates doctrinaire de l’รฉcole rousseauiste avaient tendance ร  nรฉgliger :

ยซ Les gens qui peuvent faire tout ce qu’ils souhaitent sont aussi dangereux, voire plus dangereux qu’un tyran, car il est certain qu’une tentation tyrannique plane sur ces droits accordรฉs au peuple. ยป[14]

Les pires outrances de la Terreur peuvent รชtre considรฉrรฉes comme une application logique des principes de Rousseau, et le contrat social, si souvent associรฉ ร  la libertรฉ, est l’auxiliaire le plus terrible de toute forme de despotisme.

Aprรจs avoir รฉtabli la nรฉcessitรฉ de poser des limites au pouvoir de lโ€™ร‰tat, Constant a dรป chercher un systรจme de garanties efficaces pour maintenir ces limites.

 

Le constitutionnalisme

Aprรจs la Rรฉvolution et la pรฉriode napolรฉonienne, il est devenu รฉvident que la simple proclamation d’une liste des droits ne constitue en aucune faรงon une garantie suffisante de la libertรฉ :

ยซ Toutes les Constitutions qui ont รฉtรฉ donnรฉes ร  la France ont toutes accordรฉ la libertรฉ individuelle, et sous l’empire de ces Constitutions, la libertรฉ individuelle a รฉtรฉ systรฉmatiquement violรฉe. Une simple dรฉclaration ne suffit pas. Il faut des organismes assez puissants pour employer en faveur des opprimรฉs les moyens de dรฉfendre leurs droits ยป[15].

C’est-ร -dire que, pour que les droits individuels ne restent pas lettre morte, certaines dispositions institutionnelles doivent รชtre dรฉveloppรฉes et encouragรฉes pour entretenir les garanties constitutionnelles.

En un sens, tous les critรจres chers ร  Constant – du bicamรฉrisme, ร  la libertรฉ de la presse en passant par la propriรฉtรฉ privรฉe et la libertรฉ religieuse – peuvent รชtre rรฉsumรฉs par la nรฉcessitรฉ d’รฉdifier des garanties.

En gรฉnรฉral, ces garanties sont de deux sortes :

  1. Celles qui รฉtablies par action de l’ร‰tat, et qui ont ร  voir avec la forme du gouvernement lui-mรชme
  2. Celles qui รฉmanent de forces extra gouvernementales qui ainsi limitent l’action du gouvernement ร  une sphรจre dรฉfinie

 

En ce qui concerne la premiรจre catรฉgorie, la pensรฉe de Constant ne reprรฉsente pas une innovation majeure.

Son mรฉrite est d’avoir thรฉorisรฉ une structure performante de l’ร‰tat libรฉral, ร  tel point qu’un รฉminent historien de la philosophie franรงaise pourra dire de lui qu’il a ยซ inventรฉ le libรฉralisme. ยป [16]

La mรฉthode de limitation du pouvoir central jugรฉe efficace par les libรฉraux, depuis l’รฉpoque de Montesquieu, consistait ร  transformer l’ร‰tat contre lui-mรชme, par un systรจme de partage des pouvoirs. L’auteur de L’Esprit des lois a fait observer :

ยซ C’est une expรฉrience รฉternelle de constater que tous ceux qui possรจdent le pouvoir tendent ร  en abuser […] Afin que le pouvoir ne soit point exercรฉ avec abus, il est nรฉcessaire de faire contrรดler le pouvoir par le pouvoir. ยป

Si l’augmentation de pouvoir d’un organe de lโ€™ร‰tat est empรชchรฉ par la rรฉsistance des autres organes de lโ€™ร‰tat, alors on garantit le bien รชtre social des hommes. Car ainsi, la volontรฉ de puissance des fonctionnaires de lโ€™ร‰tat serait dirigรฉe non pas contre les droits du peuple mais contre le pouvoir des autres fonctionnaires.

Par consรฉquent, le systรจme de freins et de contrepoids ainsi que la rรฉpartition des compรฉtences ne sont pas ce qu’un auteur social-dรฉmocrate a appelรฉ des ยซ artifices, si chers aux libรฉraux [classiques], pour se prรฉmunir contre la possibilitรฉ que les gouvernements puissent gouverner ยป ; [17], ils sont plutรดt des protections contre l’omnipotence de lโ€™ร‰tat.

Le systรจme de freins et de contrepoids prรดnรฉ par Constant, doit intervenir ร  de nombreux points de la structure du gouvernement, ร  la faรงon de la Constitution amรฉricaine.

Dans ce systรจme, l’on a un Parlement bicamรฉral, avec une Chambre des pairs sรฉlectionnรฉe indรฉpendamment de l’opinion dรฉmocratique. Cette institution avait รฉtรฉ demandรฉe par le parti libรฉral modรฉrรฉ dรจs la premiรจre annรฉe de la Rรฉvolution, et un certain nombre d’historiens, y compris Acton, ont vu dans le rejet de cette proposition les premiers signes inquiรฉtants des dangers du rousseauisme qui devait par la suite aboutir ร  la Convention.

Ensuite, Constant recommande de sรฉparer les pouvoirs entre le lรฉgislatif et les ministรจres (l’exรฉcutif), et entre ces deux branches d’intercaler le pouvoir judiciaire, devant se composer de juges inamovibles.

Une autre limite au pouvoir du gouvernement central consiste ร  dรฉcentraliser aux municipalitรฉs et dรฉpartements certains aspects du pouvoir, mais cette idรฉe n’a jamais reรงu bon accueil en France, par l’habitude d’un pouvoir monarchique centralisateur [18].

Outre la rรฉpartition des compรฉtences, une autre garantie politique des droits se trouve dans une certaine conception de la reprรฉsentation populaire au sein du gouvernement.

Mais Constant a insistรฉ sur la restriction du droit de vote aux seuls dรฉtenteurs de droits de propriรฉtรฉ. L’efficacitรฉ de la dรฉmocratie ร  maintenir la libertรฉ devait, pensait-il, s’appuyer sur un droit de vote limitรฉ, et il s’est montrรฉ sceptique quant aux avantages d’un systรจme dรฉmocratique plus permissif. Il avait vu Napolรฉon devenir consul ร  vie et plus tard empereur, sur la base du suffrage universel, et il a constatรฉ sous la Restauration, que ce sont surtout les classes prospรจres et instruites qui portaient les idรฉes libรฉrales. Les masses des travailleurs se battaient moins pour l’avรจnement d’un ร‰tat libรฉral que pour la prรฉservation de l’ancienne organisation ร  laquelle ils รฉtaient habituรฉs – en fait, c’est la raison pour laquelle le seul groupe important qui avait intรฉrรชt au suffrage universel ร  cette รฉpoque รฉtait une aile du parti rรฉactionnaire [19].

Une des principales raisons de la rรฉpugnance de Constant ร  รฉtendre le suffrage s’explique par la question de la propriรฉtรฉ :

ยซ Si vous donnez des droits politiques ร  ceux qui travaillent dans les industries mais ne les possรจdent pas, alors ces droits, serviront immanquablement pour ce grand nombre ร  envahir les propriรฉtรฉs. Ils entendraient alors l’acquรฉrir par une voie malhonnรชte, au lieu de suivre la bonne voie, celle du travail … ยป [20].

Bien que la tentative de limiter le droit de vote semble avoir รฉtรฉ peu rรฉaliste, Constant a au moins le mรฉrite – comme en tรฉmoigne ce passage – d’avoir prรฉvu une des principales caractรฉristiques de la dรฉmocratie moderne.

En plus de la garantie des droits individuels, Constant tenait ร  certaines garanties supplรฉmentaires. L’une des plus importantes รฉtait la libertรฉ de la presse : sa fonction รฉtant de donner une tribune pour ceux dont les droits ont รฉtรฉ violรฉs :

Tout le monde sait maintenant que la libertรฉ de la presse n’est rien d’autre qu’une garantie pour que les actes du gouvernement soient portรฉs ร  la connaissance du public, et que, sans elle, les autoritรฉs sont libres d’accomplir leur volontรฉ quitte ร  entraver la libertรฉ et ร  placer la vie et les biens de tous les Franรงais dans les mains de quelques ministres [21].

Il considรฉrait les ministres, quelle que soit leur couleur politique comme les ยซ adversaires รฉternels de la libertรฉ de la presse. ยป

Au cours de sa carriรจre de dรฉputรฉ sous la Restauration, Constant a inlassablement combattu tous les expรฉdients qu’un gouvernement ingรฉnieux et soucieux concevait pour interfรฉrer avec cette libertรฉ. Il รฉtait considรฉrรฉ comme l’expert parlementaire de ce sujet.

Une idรฉe que semble avoir initiรฉ Constant est de se prรฉmunir du despotisme par certaines institutions extra gouvernementales permettant de solidariser les citoyens contre l’ร‰tat dans le cas oรน, comme au temps de Robespierre, ce dernier deviendrait totalitaire. C’est pour cette raison qu’il a sรฉvรจrement critiquรฉ l’esprit d’uniformitรฉ et la passion insensรฉe pour une mathรฉmatique ยซ symรฉtrie ยป qui a inspirรฉ bon nombre de mesures rรฉvolutionnaires – dont par exemple, selon la suggestion de Sieyรจs que les rรฉgions, ayant remplacรฉ les provinces traditionnelles, devraient รชtre dรฉsignรฉes par un numรฉro plutรดt que par un nom.

ยซ Il est ร  noter, observe Constant, que l’unitรฉ absolue d’action politique n’a jamais trouvรฉ plus de faveur que dans une rรฉvolution faite au nom des droits de l’homme. ยป

Chaque institution se basant sur la loyautรฉ des hommes constituait un ennemi potentiel pour un ร‰tat visant ร  un contrรดle total ; c’รฉtait particuliรจrement vrai pour l’option du rรฉgionalisme :

ยซ Les intรฉrรชts et les souvenirs qui sont nรฉs des coutumes locales contiennent un germe de rรฉsistance que l’autoritรฉ s’empresse d’รฉradiquer. ยป [22]

 

La religion

C’est dans cette optique que nous devrions รฉgalement comprendre l’attitude de Constant envers la religion, ร  laquelle il a consacrรฉ de nombreuses annรฉes d’รฉtudes.

Ses travaux sur ce sujet ne sont plus lus, mais ils ont contribuรฉ ร  forger l’attitude du XIXe siรจcle, selon laquelle la religion n’est plus considรฉrรฉe comme une invention des prรชtres (ยซ lorsque le premier valet a rencontrรฉ le premier imbรฉcile ยป), mais comme une rรฉponse ร  un besoin profondรฉment enracinรฉ de l’รชtre humain.

Les รฉcrivains du siรจcle des Lumiรจres avaient, ร  quelques exceptions prรจs, รฉtรฉ violemment hostiles ร  la religion organisรฉe en gรฉnรฉral, et en particulier ร  l’ร‰glise catholique. Des penseurs comme Voltaire et Diderot ont explicitement dรฉfendu le contrรดle de l’ร‰glise par l’ร‰tat, croyant que c’รฉtait la seule alternative ร  un contrรดle inverse [23].

Constant a toutefois estimรฉ que dans un contexte de tolรฉrance religieuse, la religion pourrait, d’un point de vue strictement politique, remplir le mรชme genre de rรดle que le rรฉgionalisme.

C’est pourquoi il met en garde les philosophes contre la tentation de cumuler pouvoir spirituel et temporel :

ยซ Quel est le gain si les prรฉtentions spirituelles cรจdent la place ร  l’autoritรฉ politique, mais que ce pouvoir se sert de la religion comme d’un instrument, et agit donc contre la libertรฉ avec une force double ? ยป [24]

Constant rompt avec les Lumiรจres et la Rรฉvolution. Ainsi il รฉtait favorable aux idรฉes avancรฉes par les conservateurs comme de Maistre et de Bonald, favorables pour intรฉgrer la notion chrรฉtienne du pรฉchรฉ originel dans la base thรฉorique d’un systรจme รฉtatique qui maintiendrait un contrรดle ferme sur la nature humaine.

Il n’a pas jugรฉ pertinente ยซ cette notion bizarre selon laquelle il est admis que parce que les hommes sont corrompus, il faut donner ร  certains d’entre eux beaucoup de pouvoir […] au contraire, il faut leur donner moins de pouvoir, en combinant habilement des institutions se faisant contrepoids pour รฉchapper aux vices et faiblesses des hommes ยป [25].

En outre, son respect des aspects traditionnels de la sociรฉtรฉ ne signifie pas, contrairement aux รฉcrivains conservateurs de son รฉpoque, quโ€™il en รฉtait un dรฉfenseur. La pierre de touche รฉtait pour lui l’emploi de la force dans le cadre du dispositif traditionnel. Il a rejetรฉ ร  la fois le programme de certains rรฉvolutionnaires empressรฉs d’utiliser la force pour dรฉtruire les traditions qui ne remplissent pas leurs critรจres ยซ philosophiques ยป de valeurs, et le programme des conservateurs, qui gรฉnรฉralement recommande l’utilisation du pouvoir dโ€™ร‰tat pour des emplois diamรฉtralement opposรฉs.

ยซ Si je rejette les amรฉliorations violentes et forcรฉes, je condamne รฉgalement le maintien, par la force, de ce que le progrรจs des idรฉes tend ร  amรฉliorer et ร  rรฉformer ยป[26].

En derniรจre analyse, Constant a รฉtรฉ autant lโ€™adversaire du conservatisme que du systรจme jacobin, et ce pour les mรชmes raisons : le rejet dโ€™une ingรฉrence รฉtatique sur le jugement privรฉ de l’individu. Il est intรฉressant de noter, ร  cet รฉgard, que lorsqu’il sera confrontรฉ avec les dรฉbuts du mouvement socialiste, sous la forme du saint-simonisme, Constant les considรฉrera comme des rรฉminiscences des sociรฉtรฉs fermรฉes du passรฉ :

ยซ Ils voulaient tout simplement รชtre papes de l’organisation รฉconomique de la sociรฉtรฉ, et prรชtres de Memphis et de Thรจbes sur la vie intellectuelle. ยป [27]

Benjamin Constant est enfin une rรฉfutation personnifiรฉe du stรฉrรฉotype du libรฉral classique antireligieux, utilitaire, et fanatiquement dรฉmocratique – un stรฉrรฉotype qui est souvent employรฉ par les conservateurs contemporains qui amalgament le libรฉralisme classique avec le radicalisme philosophique.

Et pour tous les lecteurs sincรจrement intรฉressรฉs par la dรฉcouverte du libรฉralisme, les ล“uvres Constant peuvent รชtre une bonne entrรฉe en matiรจre.

Source : New Individualist Review, 1961 – http://mises.org/daily/4740

Traduction : Mathieu Chauliac, Institut Coppet

[1] La biographie la plus complรจte de Constant en anglais est celle d’Elisabeth Schermerhorn, Benjamin Constant: His Private Life and His Contribution to the Cause of Liberal Government in France (New York: Houghton Mifflin, 1924).
[2] Publiรฉ ร  Hanovre, en 1813. Reproduit dans Edouard Laboulaye, รฉd;. Cours de Politique Constitutionnelle (Paris: Guillaumin, 1872), vol. II, p. 129-282. Il y a eu plusieurs traductions en anglais de L’Esprit de conquรชte, ce livre donne un bon exemple de la pensรฉe politique de Constant.
[3] La difficultรฉ de beaucoup de libรฉraux franรงais ร  adhรฉrer ร  un ordre social spontanรฉ et non orientรฉ a รฉtรฉ soulignรฉe par FA Hayek, cf. son essai, ยซ Vrai et faux individualisme ยป, dans Individualisme et ordre รฉconomique (Chicago: University of Chicago Press, 1948).
[4] Cf. Michel Henri, L’Idรฉe de l’Etat.
[5] Cours de Politique Constitutionnelle, vol. ii, p. 559.
[6] Commentaire sur l’ouvrage de Filangleri (Paris: Dufard, 1824), p. 70.
[7] Ibid., p. 55-70.
[8] Ibid., p. 14.
[9] Cours, vol. i, p. 9.
[10] Ibid.
[11] Ibid., vol. ii, p. 541.
[12] Ibid., p. 545.
[13] Ibid., vol. i, p. 10-11.
[14] Ibid., p. 280.
[15] Ibid., p. 146.
[16] Emile Faguet, Politiques et moralistes du Dix-Neuviรจme Siรจcle (Paris: Sociรฉtรฉ Franรงaise d’Imprimerie, 1891), p. 255.
[17] Harry K. Girvetz, L’รฉvolution du libรฉralisme (New York, Collier, 1963), p. 105. Dans ce passage, le professeur Girvetz va jusqu’ร  inclure la ยซ dรฉclaration des droits ยป. Comme il prรฉfรจre se considรฉrer comme un ยซ libรฉral ยป, son livre se rรฉvรจle รชtre une bonne illustration de sa propre thรฉmatique.
[18]Les idรฉes constitutionnelles de Constant sont dรฉveloppรฉes dans ses Principes de Politiques et de Rรฉflexions sur les Constitutions et les Garanties, reproduits dans le Cours, vol. i, p. 1-381.
[19] Georges Weill, La France sous la Monarchie Constitutionnelle (Paris: Alcan, 1912), p. 5. En rรจgle gรฉnรฉrale, les conservateurs ont rejetรฉ la dรฉmocratie au 19รจme siรจcle en raison de son lien avec la Rรฉvolution franรงaise, et parce qu’ils la considรฉraient comme faisant partie intรฉgrante du systรจme libรฉral. Mais le courant de pensรฉe conservateur, qui s’est penchรฉ sur la dรฉmocratie par calcul, dans le but de priver les classes moyennes libรฉrales de leur prรฉdominance dans les assemblรฉes lรฉgislatives, รฉtait suffisamment important pour mรฉriter plus d’attention. Sa principale consรฉquence a รฉtรฉ la mise en place du suffrage universel dans la Constitution de la Confรฉdรฉration allemande du Nord, en 1867, par Bismarck, constitution qui รฉtait explicitement guidรฉe par l’examen vient d’รชtre citรฉ (cf. Gustav Mayer, Bismarck und Lassalle[Berlin: Dietz , 1928], p. 33-39). Si les masses sont antilibรฉrales, la dรฉmocratie peut รชtre autant un pรฉril pour la libertรฉ que tout autre systรจme. Ce fait sโ€™est mรชme imposรฉ ร  l’attention de ses propre panรฉgyristes, car cette hypothรจse reflรจte la controverse sur les libertรฉs civiles aux ร‰tats-Unis; et ce problรจme est parfois rรฉsumรฉ par cette question: ยซ Si on le soumettait ร  un rรฉfรฉrendum, le Bill of Rights pourrait-il obtenir la majoritรฉ dans l’Amรฉrique d’aujourd’hui ? ยป
[20] Cours, vol. I, p. 55.
[21] Ibid., p. IX.
[22] Ibid., vol. II, p. 170-171.
[23] Martin Kingsley, French Liberal Thought in the Eighteenth Century (Paris, Tourniquet, 1954), p. 136-37.
[24] Filangieri, p. 27.
[25] Citรฉ dans Georges de Lauris, Benjamin Constant et les Idรฉes Libรฉrales (Paris, Plon, 1904), p. 6.
[26] Cours, vol. II, p. 172.
[27] Sรฉbastien Charlรฉty, Histoire du Saint-Simonisme (Paris: Hachette, 1896), p. 54.

Image de Ralph Raico

Ralph Raico

Ralph Raico (1936-2016) รฉtait professeur dโ€™histoire europรฉenne ร  la State University of New York College de Buffalo et Senior Fellow de l'Institut Mises, spรฉcialiste de l'histoire de la libertรฉ, de la tradition libรฉrale en Europe et de la relation entre la guerre et la croissance de lโ€™ร‰tat.
Recevez Contrepoints, le journal d'actualitรฉ libรฉral

Abonnez-vous gratuitement ร  notre journal dโ€™actualitรฉ libรฉral. Recevez tous les matins une analyse libรฉrale de lโ€™actualitรฉ que vous ne trouverez nulle part ailleurs.


Inscrivez-vous pour recevoir la Lettre des Libertรฉs

Recevez la lettre tous les matins.