Par Fabrice Copeau

J.S. Mill s’y montre classiquement libéral en économie, partisan de la libre concurrence et d’un « laissez-faire » qui doit demeurer la « règle générale » tout en l’assortissant de notables restrictions qui seront sa marque propre et sanctionnent sa rupture avec l’économie politique orthodoxe. S’il y a chez Mill une adhésion claire aux principes classiquement libéraux de l’économie politique, celle-ci est néanmoins corrigée par l’introduction de notables « exceptions » au respect de la « règle générale du laissez-faire » (Livre V). Mill s’éloigne d’Adam Smith et de Ricardo, pour poser les bases d’un libéralisme modérément régulateur, ou « de gauche », comme on dit parfois.
Le lecteur y verra aussi poindre le libéral radicalement réformateur sur le plan social. Dans son chapitre sur « l’avenir des classes laborieuses », Mill prend fait et cause, exemples à l’appui, pour une distribution primaire bien plus équitable des richesses produites, par l’association du capital et du travail, par l’émancipation par l’éducation, ou la promotion des travailleurs en auto-entrepreneurs librement associés.
Idée qu’il poursuit dans son étonnant chapitre sur « l’état stationnaire », où affleurent déjà des préoccupations (malthusiennes) écologiques. Il anticipe les problématiques contemporaines d’une écologie raisonnée et critique d’une croissance démographique sans fin.
Enfin, Stuart Mill préfigure les thèmes émancipateurs, anticonformistes et antipaternalistes, du fameux On Liberty (1859), en faveur d’une pleine liberté individuelle contre l’étatisme, préfigurant en cela d’une dizaine année les thèses clefs de son maître-ouvrage.
Le second ouvrage constitue une traduction inédite en français des Chapters on Socialism (1879) par Michel Lemosse. Le tout agrémenté d’une présentation par Alain Laurent.

Attentif au sort des « classes laborieuses » depuis la révolution de 1848 et s’aidant de sa méticuleuse lecture de Louis Blanc, Mill exprime sa sympathie pour un « socialisme tempéré », progressif, non autoritaire et décentralisé, et plaide pour le développement d’une économie coopérative, autogérée mais ouverte à la libre concurrence ou à l’association égalitaire entre entrepreneurs et salariés. Il répudie, sans appel, le « socialisme autoritaire » (le communisme).
Mais Mill n’hésite pas à critiquer les déficiences de ce socialisme « tempéré » : idéalisme parfois béat, catastrophisme, incompréhension des vertus de la libre concurrence et risques liberticides (« tyrannie de la majorité », étatisation de l’éducation, …)
Malgré une mise en cause du principe de la propriété privée des moyens de production, Mill reste à distance du socialisme tout en s’affirmant en pionnier d’un libéralisme hardiment réformiste et déterminé à résoudre la question sociale.
Devenu adepte d’un « libéralisme progressiste », le grand penseur libéral demeure très méfiant envers l’État et continue à placer au-dessus de tout la liberté des individus. Aussi apparaît-il dans ces pages comme le préfigurateur de ce qu’on nomme le « social-libéralisme ». D’où le double intérêt de Sur le socialisme : pour l’histoire des idées, et la compréhension des débats qui font notre actualité.
- John Stuart Mill, Principes d’économie politique avec leurs applications en philosophie sociale. Extraits des Livres IV et V, Les Belles Lettres, collection Bibliothèque classique de la liberté, traduction par Jean-Gustave Courcelle-Séneuil et Hippolyte Dussard (1861) dans la version de la 2ème édition, présentation par Alain Laurent. En librairie le 14 mars 2016.
- John Stuart Mill, Sur le socialisme, Les Belles Lettres, collection (Petite) Bibiothèque classique de la liberté, traduction par Michel Lemosse. En librairie le 14 mars 2016.