Par Christine Sourgins

Si l’affaire McCarthy marque un tournant, faut-il crier si vite à la fin de l’art très contemporain, cet art officiel et financier, qu’il vaut mieux désigner comme AC, pour en marquer la spécificité ? Un rapide tour d’horizon de quelques expositions montre que la nuisance de l’AC reste intacte, jusqu’à se jouer avec désinvolture d’un sujet très sensible dans la société contemporaine, la Shoah.
Dans le cadre de la Fiac, l’américain McCarthy dressa place Vendôme une œuvre gonflable, Tree, à mi-chemin entre un sapin de Noël et un plug anal de 24 mètres. L’usure et l’incohérence des arguments des pro-AC était flagrante, car on ne peut traiter les détracteurs de l’œuvre d’obsédés sexuels, voyant une forme priapique dans un innocent sapin de Noël, et leur reprocher, dans le même temps, d’être des coincés, insensibles à l’humour d’un sex-toy érigé devant une colonne forcément phallique. De fait, les soutiens habituels se dérobent : Jack Lang refusa de plaider pour McCarthy, préférant se féliciter de la controverse dans un monde de l’art par trop conformiste, sic ; Le Monde fit part de son scepticisme, notant que l’intérêt plastique de Tree était faible, « pour ne rien dire de son inintérêt intellectuel ». Ajoutons que l’œuvre n’avait rien de neuf : Tinguely brûla un phallus géant devant la cathédrale de Milan… en 1970.
Les vraies questions posées par Tree n’étaient pas celles du vandalisme présumé subi par l’œuvre qui fut dégonflée nuitamment. Car le vandale pourrait bien être, d’abord, McCarthy lui-même, transformant en Foire du Trône la place Vendôme. En effet, qui a décidé que « The Tree » occuperait l’espace public ? Où est l’excellence française prônée habituellement par le comité Colbert, un des promoteurs de cette opération de marketing culturel ? Que l’histoire et le patrimoine d’une capitale soient mis au service des intérêts du marché de l’art international devient patent, même pour la grande presse, estimant que nous arrivons à un point où la provocation devient contre-productive.
Mais a-t-on prêté assez d’attention au glissement du mot « censure » ? L’expression d’une opinion négative sur une œuvre d’AC en arrive à être confondue avec de la censure. Or la censure, la vraie, est une répression issue d’un État, passant par une loi et le bras armé de la police. Voici le citoyen récalcitrant discriminé comme maître-censeur : la vraie censure de l’art dit contemporain serait donc la liberté d’opinion ? L’AC, fer de lance des nantis, serait alors la négation festive de la démocratie.
Cependant, certains thuriféraires de l’AC endossent des vestes réversibles. J’ai encore dans l’oreille l’agacement d’un responsable parisien de la culture me disant, lors d’un débat radiophonique, que l’Art financier n’existait pas ! C’était sous l’ère Delanoë, aujourd’hui ceux qui, depuis vingt ans, nous disaient « taisez-vous, ce n’est pas vrai ! », s’apprêtent à nous dire : « taisez-vous tout le monde le sait ! » et passer muscade…
Restons vigilants, le pouvoir de l’AC est encore grand : Mc Carthy est allé renouveler son détournement du patrimoine à des fins de fabrication de cote, à la Monnaie de Paris : les médias ont bien plus parlé de sa « Fabrique de chocolat » (qui remplace l’excrément dans les performances de McCarthy) que des magnifiques et inventives robes en cacao présentées lors du Salon du chocolat au même moment. Le pouvoir de nuisance de l’AC est d’abord un pouvoir d’occultation.
Ne crions pas trop vite à la fin de l’AC : il est en cours de mutation. Le 23 octobre, dans le cadre raffiné du musée de la Chasse, une artiste d’art très contemporain appela un grand chef à la rescousse, pour une performance dînatoire : déguster « de la soupe au sang de taureau » dans le taureau lui-même, les convives étant debout, se servant avec leurs doigts, directement dans la bête. L’œuvre, dans la semi obscurité du musée, prenait des allures de rituel mithraïque pour bobos et VIP : le taureau choisi de son vivant, tué par un jeune matador, fut transformé en porte-plats par un taxidermiste, à la manière des terrines zoomorphiques d’antan. Voilà qui augure d’une des évolutions possibles de l’AC : cacher le venin de la transgression/régression dans le sophistiqué avec caution historique… manger à même la carcasse d’un animal comme s’il s’agissait d’un meuble, à l’heure où le législateur vient de reconnaître à l’animal le statut d’être vivant et sensible, montre que cet art, qui se targue d’être contemporain, n’hésite pas à nier son époque…
Mais le clou (ou le fiel) de cet AC se niche au creux de la nouvelle grande exposition du Palais de Tokyo « Inside » qui se donne, jusqu’au 11 janvier 2015, comme « une expérience unique, une traversée risquée de soi dont l’espace d’exposition est le sujet et la métaphore ». Si cette manifestation reflète la psyché contemporaine, nos contemporains ont l’âme bien noire et chaotique : le parcours labyrinthique est éprouvant, passant de salles obscures où l’on manque de trébucher à des salles sur-éclairées… pour déboucher sur un tas de foin, dans lequel un artiste d’AC cherche une véritable aiguille cachée par le directeur des lieux. Dans l’illustration des proverbes, on peut préférer les films de Rohmer, mais l’AC trouve là un bon filon : illustrer les locutions populaires attire les foules, en témoigne la queue à la billetterie. Au passage, on remarquait une vidéo où des femmes âgées, nues, rient et se caressent, l’œuvre engendrait un malaise diffus et l’on passait vite à la suivante, dans cette exposition logorrhéique. Le petit catalogue révèle, page 38, l’origine du malaise produit par la vidéo d’Artur Zmijewski : « tourné dans une chambre à gaz d’un ancien camp de concentration et dans la cave d’une maison, le film Berek (The game of tag) (1999) présente un groupe d’adultes nus jouant à chat. (…) Investir un lieu de traumatisme collectif par le jeu relève pour l’artiste, du traitement thérapeutique et de l’exorcisme ». Rappelons que le Palais de Tokyo bénéficie de financements privés mais aussi publics…
Que faire devant ce cynisme décomplexé qui prend les finances du contribuable en otage ? Aller vers le rêve, créer des propositions alternatives, comme celle d’un petit groupe d’amateurs, désireux de donner visibilité à un art « caché » par l’AC. Leur « musée imaginaire », ouvert sur internet, se souvient d’André Malraux mais il est en Patagonie car aujourd’hui, en France, les peintres vivent en exil, par décision des bureaucrates et spéculateurs réunis : le Royaume de Patagonie leur offre donc « l’asile onirique »… la suite des explications est sur le site et s’inspire d’un personnage historique qui, en 1860, réussit à se faire reconnaître roi par les indigènes. J’y ai collaboré avec plaisir car pour redonner un peu de liberté et de poésie à l’histoire et à la critique d’art, désormais sous l’emprise médiatique ou mercantile, l’idée de demander asile à Orélie de Tounens, roi de Patagonie, m’a paru pertinente…
15 réponses
Excellente Christine Surgins qui nous donne une lecture de cette anti-matière qui envahit le monde de l’art ! En complément : http://www.mauvaisenouvelle.fr/?article=art-contemporain-la-place-vendome-devenue-un-sex-shop-pendant-3-jours–445
Madame,
en français: « donner UNE visibilité. »
l’art d’écrire correctement
bien à vous
V.L
Sûrement vrai mais mesquin. Où sont les majuscules et la ponctuation dans votre propre production écrite ? License poétique ?
@Lannes,
Et quant a la substance de l’article, vous en pensez quoi ?
passez, muscade non?
Excellent article partagé et repartagé. Merci à vous.
Il existe une correspondance tres nette entre tous les sophismes. Dans le domaine de la creation artistique, comme dans celui de la politique, rien n’est plus essentiel aujourd’hui que l’exercice repete et tetu de la Bullshit Deconstruction.
Un fourre-tout d’indignations salonardes, on vous imagine bien déclarer la guerre au plug anal ou à Romeo Castelucci entre deux tranches de tofu fumé le dimanche chez votre belle-soeur.
« Nos contemporains ont l’âme bien noire et chaotique », du jugement de valeur infoutu de poser les bases analytiques de ce qu’il décrit. Si votre goût n’accepte que l’aquarelle bleue/verte et les sujets type Rosa Bonheur dans sa vision de l’art, permettez que d’autres en interrogent la portée. Il est quand même surprenant que vous condamniez ces pièces au nom de la gêne qu’elles provoquent chez vous…
@Johnny Walker wisdom »
Si une piece necessite un laius pour etre reconnue, elle est alors totalement impertinente, je n’ai pas besoin qu’on me chuchotte a l’oreille (et encore moins qu’on crie) les raisons presumees pour lesquelles je devrais aimer une « oeuvre » ou la trouver pertinente. Je contemple des oeuvres d’art depuis ma plus tendre enfance et j’insiste a les juger par analogie. Quand je regarde – je synthetise. Si elles ne me parlent pas, c’est que l’artiste ne sait pas me parler et devrait retourner – illico – se remettre en question dans son atelier.
Excessive articulation of the parts distract from the essence of the object…
Le reste c’est des conneries.
Vous en vendez ?
Mmouais, vous vous attaquez à l’auteur de l’article, mais c’est à peu près tout. Sur le fond, pas grand chose. On peut en conclure que vous appréciez beaucoup le plug anal ?
Violent mais pas complètement faux. Quitte à s’en prendre à l’art contemporain, ce qui est salutaire, autant le faire pour les bonnes raisons.
L’article de Christine Sourgins est un morceau de bravoure pour une journaliste de l’art.
Bravo.
A la fin, la vision la plus saine de l’art est sans doute la suivante.
Il en va d’une oeuvre d’art comme de l’amour.
On en tombe amoureux ou pas.
Cette reference permanente de l’AC a un concept suppose, plus la piece est vide et plus elle represente une opportunite a l’introduction d’une gnose – grace justement a cette vacuite – est horripilante et ne conjure rien d’autre pour moi que la triste image du mariage force.
Bonjour Moi,
Parlant de l’oeuvre de McCarthy, pour repondre a Whiskyboy, j’aurais pu certes articuler ma position en disant, par exemple, que la piece se remarquait principalement par son format et son embarrassante simplicite. J’aurais pu suggerer comme quelque peu ringard, desuet, enfantin, ou meme quaint comme on dit en Anglais, le fait de proposer comme choquant une connotation sexuelle finalement du domaine de l’ordinaire aujourd’hui. J’aurais pu suggerer que l’association de l’anal plug, deguise en sapin de Noel, utilise dans ce contexte, en plein centre de Paris, comme une espece de cheval de Troie conceptuel, etait peut-etre une maniere, de la part de McCarthy, de nous dire que Paris, apres avoir ete decoree pendant pres de deux cent ans par cette obelisque phallique de Luxor, et d’avoir ete jadis une capitale mondiale de la culture, avait desormais le plug au cul (ce qui n’est pas du tout impossible – la revanche d’un vieux complexe culturel Americain envers l’Europe – et la France en particulier – avec un certain illogisme desormais d’ailleurs…). J’aurais pu dire que la gene (ou plutot l’irritation) que j’eprouve en contemplant cet objet, non pas cette oeuvre d’art – cette curiosite contemporaine tout au plus – provient uniquement du fait que cet objet vienne deranger la mon paysage habituel, comme un gros objet de couleur vive, primaire, un jouet volumineux que des enfants, ou des adultes immatures, auraient laisse dans mon jardin au lieu que de le ramener chez eux apres avoir fini de jouer. J’aurais pu dire a McCarthy et ses a ses amis d’aller jouer ailleurs. Avec leur propre argent plutot que de celui des contribuables.
Mais ce serait mal les connaitre et rentrer dans leur petit jeu.
A la fin il s’agit de regarder la piece pour ce qu’elle est. Un gros ballon vert dont la forme peut suggerer deux ou trois trucs, mais vide et rempli d’air, et qu’on est oblige de voir parceque trop volumineux et anachronique au contexte pour pouvoir l’ignorer.
Things are not always more than the sum of their parts…
D’ou la violence (toute conceptuelle – il va sans dire) de ma reponse.
Pour compléter la série des magnifiques articles de Christine Sourgins, Philippe Muray a fait un Portrait de l’avant gardiste des plus convaincants :
philippemuray.e-monsite.com/pages/textes/portrait-de-l-avant-gardiste.html
Serait-il possible d’être éclairée sur vos raisons de penser que l’Art Contemporain est nuisible ?
A la lecture de votre article, j’ai eu l’impression que vous étiez sure de vous (à propos de la nuisibilité de l’AC) au point que rien ne vous ferai douter ou bien changer d’avis. Est-ce le cas ? Pourquoi une telle affirmation, qui semble enterrer avec Tree toutes les autres oeuvres contemporaine ? Peut-être que j’ai mal ressentis vos mots ou que vous n’avez pas assez explicité, mais j’aimerai comprendre comment il est possible (si c’est le cas) de mettre toutes les oeuvres contemporaines dans un même sac, et qui plus est celui des nuisibles.
Mes questions demandant des réponse conséquentes, du moins si vous désirez me fournir des explications concrètes et arguments constructifs, n’hésitez pas (et si vous en avez le temps) à m’envoyer un mail. Je suis en effet jeune élève en école d’Art et j’apprécie toujours d’avoir des points de vus radicalement différent des miens, surtout venu de personne ayant plus d’expérience que moi. Je pense vraiment que votre réponse pourrait m’apporter beaucoup.
Merci d’avance