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Guerre en Ukraine : libéralisme 3 – étatisme 0

Les succès de l'Ukraine face à la Russie illustrent l'efficacité d'une armée misant sur l'autonomie des sous-officiers et ayant su s'attaquer à la corruption dans les acquisitions d'équipements militaires, à l'inverse de Moscou.

Et si la guerre en Ukraine illustrait, une fois de plus, la supériorité du libéralisme ?

Pas seulement sur le plan moral, puisque ce conflit oppose une démocratie à un régime autoritaire et enclin à menacer ou envahir ses voisins, mais en termes tout simplement d’efficacité.

Certes, les succès de Kiev s’appuient sur le courage de ses soldats et l’appui d’une population unie dans un patriotisme qui a surpris les Ukrainiens eux-mêmes, en sus de la qualité du renseignement satellite, ou aérien américain et de la fourniture d’armes occidentales, missiles antichars, radars, lance-grenades avant l’invasion, ainsi que canons et blindés depuis un mois.

L’agilité contre la procédure

Mais quelque chose de plus diffus est à l’oeuvre, qui s’appuierait sur des principes disons libéraux, eh oui. Si on considère sommairement que le libéralisme mise sur l’initiative individuelle, la conduite des opérations ukrainiennes s’appuie bien davantage sur la capacité des sous-officiers (« toute guerre se gagne avant tout grâce à des sergents », selon un idiome militaire) à faire des choix de manière autonome, grâce pour certains à leur formation aux États-Unis, que l’armée russe.

Cette dernière semble engluée, suivant sa tradition séculaire, dans une culture de type « attendons les ordres supérieurs et tenons-nous-y strictement », sans trop s’adapter aux circonstances. Management bottom-up contre top-down, en quelque sorte. C’est d’ailleurs pourquoi l’armée russe perd tant de généraux, déjà neuf sur les vingt déployés sur le théâtre d’opération, puisqu’ils sont obligés de s’approcher de la ligne de front pour analyser la situation et donner leurs instructions.

Et de nombreux témoignages de soldats ukrainiens, ou russes (lors d’échanges téléphoniques avec des proches) indiquent une différence spectaculaire d’agilité des unités au combat, avec notamment des colonnes de blindés russes lancées sans reconnaissance ni appui-feu. Comme disait Patton « aucun plan n’a jamais résisté à la réalité du champ de bataille ».

Deuxième point, les achats d’équipements militaires. Une activité, par définition, étatiste mais où sont en jeu des mécanismes libéraux, appel d’offres, transparence de marchés publics, audit et contrôle. Là encore, la différence est spectaculaire entre Kiev et Moscou. Si les autres secteurs d’activité de l’Ukraine sont encore affectés par une corruption endémique, en revanche les pouvoirs publics y ont refondu de fond en comble le système de military procurement après l’humiliation de l’annexion de la Crimée en 2014, époque où le pays ne pouvait aligner qu’une seule division d’infanterie en état de marche. Cet enjeu existentiel a poussé l’Ukraine à faire passer ses dépenses militaires d’environ 1 % de son PIB à 6 %, un des niveaux les plus élevés de la planète.

À Kiev, en novembre, des députés des divers partis d’opposition à qui je demandais s’ils pouvaient citer une mesure du gouvernement qu’ils approuvaient avaient cité unanimement et sans hésiter la refonte du système d’acquisition d’équipements ; et un député du parti au pouvoir avait reconnu qu’elle avait été amorcée par la précédente administration.

À l’inverse, l’armée russe est un nid patenté de corruption, qui explique pourquoi des généraux peuvent se payer des demeures somptueuses avec un salaire relativement modeste. En fait, la corruption est le moyen par lequel le régime s’assure la loyauté des forces armées en permettant à chacun de piller un peu le système.

Ce qui explique que du carburant s’évapore, que des composants ou des armes tombent du camion, ou que le matériel livré se révèle sub-standard à l’issue d’appels d’offres biaisés au profit de firmes bien connectées. Juste un exemple parmi mille : les blindés à roues russes n’osent pas s’aventurer hors des routes, où leurs colonnes constituent des cibles faciles, par peur de crevaison. Il suffit de zoomer sur une photo de pneus de blindés pour comprendre au vu des fissures… On estime aussi qu’un missile russe sur quatre est inopérant.

Dernier point : dans un régime militaire, la remontée d’informations est toujours défectueuse, marquée par la crainte de la colère de l’échelon supérieur, avec par conséquent la tentation de ne lui dire que ce qu’il aimerait entendre et donc de rosir le tableau. L’image de Sergueï Narychkine chef des services de renseignements extérieurs (SVR), bégayant de trouille à la télévision fin février face à Vladimir Poutine, a ainsi marqué les esprits.

Rien d’étonnant, de ce fait, que le maître du Kremlin ait cru que les Occidentaux resteraient les bras croisés, que l’armée ukrainienne s’effondrerait rapidement et que la population accueillerait les soldats russes avec du pain, des fleurs et du sel au lieu des cocktails Molotov. Erreur d’appréciation qui a poussé le Kremlin à ce qui pourrait être son pire désastre géopolitique depuis presque un siècle…

 

Image de Yves Bourdillon

Yves Bourdillon

Yves Bourdillon est journaliste au service international du quotidien Les Echos. De formation ingénieur agronome et Sciences Po, il est aussi écrivain, auteur notamment d'un essai sur les risques terroristes des armes nucléaires, biologiques et chimiques aux édition Ellipses et de trois romans.

7 réponses

  1. Ukraine 122 – Russie 136
    Le match est nul, parce qu’il ne s’agit pas de basket, mais de rangs dans le classement des pays face à la corruption.
    Les dirigeants occidentaux décident personnellement d’envoyer des armes à un pays en guerre pour faire durer cette guerre et renforcer leur position quoi qu’il en coûte et sans comptes à rendre. Le libéralisme a perdu depuis longtemps, et le panneau d’affichage des scores a été hacké ou est en panne s’il indique 3-0.

    1. L’Ukraine a bien évidemment un héritage de corruption issu de la Russie. Mais l’Ukraine essaie de se sortir de l’héritage russe et c’est justement ce qui chagrine le plus le kremlin qui craint comme la peste qu’un autre modèle que le sien ait du succès dans un pays culturellement voisin. La Russie n’a sans doute jamais eu vraiment peur que l’armée Ukrainienne déferle sur son propre territoire. Et que les forces de l’OTAN soient 500 km plus près de leur cibles russes ne change pas grand chose à l’affaire compte tenu du rayon d’action des armes modernes. Il ne s’agit donc que de raisons secondaires vis à vis de la grande crainte d’une occidentalisation cultuelle à ses portes.
      Je pense par ailleurs que les pays du monde libre sont assez « real politic » pour ne pas se soucier plus que cela du sort du peuple Ukrainien mais ils peuvent craindre que la Russie poursuive sa politique expansionniste vers d’autres pays. D’où une bousculade pour rentrer dans l’OTAN et le souci légitime d’affaiblir la Russie pour qu’elle cesse de vouloir sortir de ses frontières.

  2. Au point où on en est Poutine aurait mieux fait de ne rien faire. Là, il a accéléré l’agrandissement de l’OTAN!
    Son objectif de contrecarrer l’OTAN n’était déjà pas évident, il aurait fallu une guerre éclair, et même pas sûr que l’OTAN ne se serait pas étendu à la Finlande.
    Une solution aurait été de faire rêver les gens de se rapprocher de la Russie en ayant un pays beaucoup plus développé que le leur.
    Ca a marché un peu avec les pays extrêmement pauvres (Ukraine, Moldavie, Arménie etc), mais même les pays baltes avec 50% de russes ne veulent pas s’approcher de la Russie.
    Soyons honnêtes : la Russie de Poutine est dans une situation désespérée. A long terme, soit elle se soumet aux US, soit à la Chine.
    L’économie stagne depuis trente ans, la population diminue, même les secteurs d’excellence comme l’armement et le spatial reculent.

    1. Si elle ne pouvait se soumettre qu’aux USA, oui, la situation serait désespérée pour la Russie, comme elle l’est pour l’UE, ces futurs serviteurs soviétiques de la cause économique américaine. Mais être le satellite privilégié de la Chine, en quoi serait-ce une catastrophe ?

    2. @titi

      Je suis globalement d’accord avec votre commentaire.

      Avec le recul que donnent les premières analyses sérieuses du conflit russo-ukrainien actuel et en faisant abstraction de toute considération morale, on peut se demander si la Russie n’aurait pas dû attaquer – militairement, le cas échéant – l’Ukraine il y a plusieurs années, compte-tenu de la montée en puissance des forces ukrainiennes largement impulsée et appuyée par les États-Unis et ses relais : le temps travaillait déjà contre la Russie sur un plan militaire. Et, désormais, c’est aussi le cas sur le plan économique, l’effet cumulé des sanctions devant être de plus en plus sensible à partir du second semestre de cette année.

      Autre chose : la gestion de ce conflit par la Russie montre l’incapacité de ce régime à communiquer auprès des opinions des pays démocratiques, enjeu important car un peuple non convaincu, voire hostile à une action, peut freiner l’action de son Gouvernement, ce qui fut par exemple le cas pour les États-Unis lors de la guerre du Vietnam.

      Or, la Russie aurait pu bien mieux exploiter un certain nombre d’éléments, par exemple :

      1 – Le cas de la Crimée

      Ce territoire, majoritairement peuplé de Russes depuis plus d’un siècle n’a jamais été ukrainien ; son rattachement tardif en 1954 à l’Ukraine, au passage sans respecter le droit en vigueur à l’époque, résulta d’un pur « caprice du Prince » (Kroutchev) entériné dans les années 1990 par une Russie diplomatiquement paralysée, car en pleine débâcle (politique, économique, militaire, morale, etc.) et toujours sans que la population concernée soit consultée : même effectuée « à la hussarde », la récupération de la Crimée par la Russie en 2014 ne fit que réparer un déni de justice. Mais la Russie ne sut jamais développer une communication efficace qui aurait dû notamment passer par une répétition argumentée du caractère russe de la Crimée et de l’absence de fondement de son rattachement à l’Ukraine : même l’Algérie a mieux fait dans le douteux dossier du Sahara occidental !

      2 – Les provocations répétées des dirigeants de l’Ukraine

      On ne peut contester le non-respect systématique par les dirigeants ukrainiens successifs des Protocoles de Minsk (2014 et 2015) destinés à mettre fin au conflit dans la région du Donbass et à y trouver des solutions politiques ; en particulier, la volonté d’imposer un monolinguisme ukrainien violait la lettre et l’esprit de ces accords.

      Bref, dans cette querelle, certes obscure et lointaine, surtout pour les Européens de l’ouest peu curieux de ce qui se passe ailleurs et qui se permettent d’avoir à présent un avis sans avoir fait l’effort de rattraper ce retard de connaissance, la Russie avait matière pour construire et répéter – cela est crucial dans toute communication ou propagande – une argumentation crédible.

      3 – Les menées des États-Unis en Ukraine

      Que ce soit sous forme d’ingérences politiques (notamment lors de la « révolution de Maïdan »), diplomatiques (encouragement et soutien à une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN) ou militaires (entrainement depuis des années, voire des décennies, des forces armées ukrainiennes et fourniture de matériel, les États-Unis pratiquent constamment (quelque soit le Président au pouvoir à Washington) un expansionnisme systématique dans les anciennes républiques soviétiques, des pays baltes à l’Asie centrale en passant par l’Ukraine. Il ne s’agit pas là d’un jugement « moral » condamnant un « impérialisme » mais d’un constat objectif.

      La Russie n’a jamais su développer une communication efficace visant en priorité le « maillon potentiellement faible » de l’ « alliance occidentale », à savoir l’opinion dans les pays d’Europe de l’ouest.

      4 – Absence de relais efficace de la communication

      Une des grandes forces des États-Unis est de disposer pour diffuser leur propagande de relais puissants et efficaces, notamment
      . les atlantistes comme l’UE, les Gouvernements inféodés aux États-Unis ou les mouvements d’opinion ne pouvant concevoir de politique indépendante à l’égard des États-Unis)
      . et les médias : l’ignorance et la préférence donnée au « buzz » par rapport à l’information sérieuse font des journalistes des marionnettes faciles à utiliser, par exemple en les alimentant de rumeurs aussi tapageuses qu’invérifiables, comme celles relatives à la santé de V. Poutine.

      Malgré certaines tentatives, la Russie n’a pas su créer ou encourager de tels relais, s’en tenant au mieux à la mise en place de chaînes d’information (RT, Spoutnik, …), mesure nécessaire mais insuffisante. Peut-être le caractère autocratique du pouvoir russe empêche-t-il ses responsables de comprendre l’intérêt de l’expression de mouvements totalement indépendants dont l’action serait facilitée par la mise à disposition et la diffusion d’informations rééquilibrant celles mises en valeur par les États-Unis et leurs relais.

      En conclusion, l’archaïsme de la communication de la Russie lui coûte cher alors qu’elle aurait de réels arguments à faire valoir. Du coup, voilà ce pays déjà faible (économiquement, démographiquement, …) qui tombe dans le piège orchestré par l’empire étasunien, à savoir le choix entre continuer à ne pas réagir à un encerclement protéiforme et se lancer tardivement dans une guerre ouverte et brutale sans à l’issue incertaine.

  3. Excellent choix d’image de la Statut de La Liberté pour illustrer Une Guerre USA / Russie ar Ukraine et OTAN a la manoeuvre.

  4. D’autant plus triste que contrairement à des articles plus objectifs, celui-ci ne bénéficie pas de la mention « Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l’auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction. »

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