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La culture en péril (9) – Patrice Jean, La poursuite de l’idéal

Quelle place accorder à la culture dans notre vie ? Pouvons-nous encore en vivre ? Sommes-nous toujours libre d’imaginer ce que nous voulons ou devosn-nous nous conformer à des standards ?

Dans la même veine que ses romans précédents (nous avions eu notamment l’occasion de présenter ici le très emblématique Tour d’Ivoire), et de ceux qui suivent (dont une prometteuse satire de l’Éducation nationale en octobre prochain), Patrice Jean poursuit avec ses thèmes habituels : les régressions de notre époque, les dérives suscitées par les idéologies, le poids des conformismes et les moralismes à tendance totalitaire, toutes perversions qui aboutissent au recul des libertés.

Dans Tour d’Ivoire, déjà, nous avions affaire à un personnage principal idéaliste, en ce sens qu’il entendait défendre coûte que coûte sa liberté de penser et tenter de promouvoir une littérature qui lui tenait à cœur, quelle qu’en soit sa perception dans l’esprit dominant des contemporains ; quitte à n’avoir qu’un lectorat qu’on peut qualifier de très « confidentiel », et au risque de connaître le déclassement. Faisant fi des communes indignations, ce personnage quelque peu désabusé choisissait de défendre sa singularité et de ne pas baisser les bras face aux errances de l’époque. Sans forcément bien y parvenir.

 

La confrontation à la réalité

Dans La poursuite de l’idéal, au lieu d’un quadragénaire ou quinquagénaire un peu aigri, nous nous plongeons cette fois dans la peau d’un jeune homme de notre époque. Lui aussi passionné de poésie et de littérature, dont il aimerait bien faire un choix de vie, avide par ailleurs de luxe, d’aventures et de belles rencontres amoureuses.

Quoi de plus normal pour un jeune homme en bonne santé, a priori plutôt gâté par la nature, disposant de fidèles amitiés, et qui termine brillamment ses études ?

Mais voilà : entre les rêves – bien normaux et tout à fait sains – et la réalité, il y a très souvent un écart important, voire insurmontable. Comme tout jeune homme de son âge, la fin des études sonne l’entrée dans la vie active, un changement assez radical de vie, et pour ce personnage un certain nombre de désillusions.

Notre personnage ne s’avoue pas pour autant vaincu. Et malgré les quelques couleuvres qu’il doit avaler, il n’en abandonne pas pour autant ses idéaux.

Sans trop dévoiler la suite, l’intérêt du roman va surtout résider dans la confrontation avec les travers de notre époque. Les mêmes que ceux que s’attache à dénoncer Patrice Jean de roman en roman, à savoir le conformisme ambiant, les idéologies, mimétismes, bêtises humaines, perversions en tous genres.

 

Une cruelle satire de notre temps

Piégé entre dogmatisme et culture subventionnée d’une part, soumise aux affres du politiquement correct, du « progressisme », des scandales du moment (cancel culture, wokisme, multiculturalisme et compagnie), et industrie du divertissement d’autre part, parfois pervertie aussi à sa manière, il devra opérer des choix pas toujours faciles, être confronté aux réalités (du monde, de la société, de l’air du temps, de son couple, de ses amis, du microcosme auquel il va d’une certaine manière appartenir, des réseaux sociaux, du qu’en dira-t-on).

Comme à son habitude, Patrice Jean manie beaucoup l’ironie et se dote de personnages parfois de caractère, au discours non convenu, comme pour ce personnage bien plus âgé, à la fois libre, acerbe et caustique (d’autant plus qu’à ce moment du roman, le Musée de la littérature française, dans lequel celui-ci était engagé, est saccagé par des hordes de manifestants, joyeux mélange de progressistes, anti-capitalistes, néo-féministes, néo-réactionnaires et autres excités conspuant ses initiateurs – les assimilant comme toujours à des fascistes – pour être remplacé par un « Musée de la littérature globale », mêlant technologies, cinéma, présentations ludiques et autres réjouissances) :

« … Votre série, je ne l’ai jamais vue, et je m’en tamponne le coquillard. Vous vous étonnez de son succès, mais, mon cher Cyrille, votre étonnement m’épate ! Le produit, dans toute cette histoire, ce n’est pas votre French Apocalypse, pas seulement, le produit, c’est le spectateur ! On l’a façonné de A à Z, depuis l’âge de la layette en le foutant devant des dessins animés citoyens et des Walt Disney équitables ; à l’âge de la branlette, on l’a fourré avec du rap intelligent, du foot fraternel, du rock multiculturel, en repoussant la confrontation avec les grandes œuvres de l’esprit, ou en les désamorçant, par l’école, par l’enseignement durable ; et à l’âge de l’homme libre (d’acheter), on l’a gavé de conneries en tous genres, d’écrans plats, de coupes du monde, de jeux Olympiques, de Star Wars, de séries sympas, de bouquins antispécistes, de théories bidon et révolutionnaires. Alors, quand il regarde French Apocalypse, le produit-spectateur frémit comme un réservoir d’essence quand on le pilonne au sans-plomb 95, il jouit de retrouver l’odeur de morve et de compote qui barbouillait, jadis, son bavoir ! »

Ce personnage pas de son siècle – celui du divertissement et de la futilité – profitant de son âge désormais avancé, peut se permettre d’agir en homme libre. Plutôt que de se livrer aux foules haineuses (« Tous les lynchages ont été commis par des foules qui se définissent comme vertueuses » ajoute l’auteur en bas de page), il choisit de se retirer sur les côtes sauvages de Camaret, s’en inspirant au demeurant pour encourager notre jeune héros à conserver sa liberté et son authenticité :

« Plus on vous méprisera, avait-il dit, plus la lame s’affûtera. Regardez cette terre bretonne, la tempête et le froid l’ont protégée de déchoir dans l’indignité des stations balnéaires… Ses plages de galets, inaccessibles, rejettent les touristes… Eh bien, considérez le sarcasme universel comme un bienfait, il vous détournera des trop faciles accommodements, l’air vif vous saisira, le dédain vous stimulera… »

Quoi de mieux qu’un roman, parfois, pour dresser un portrait d’une époque ? À travers la poursuite de son idéal par le jeune homme du roman, Patrice Jean parvient superbement à faire réfléchir le lecteur sur les dérives actuelles qui, dans certains cas, semblent bien sonner le glas de la culture – celle libre et autonome à laquelle on peut être en droit d’aspirer sans être victime de quelconques formes d’inquisition.

 

Patrice Jean, La poursuite de l’idéal, Gallimard, janvier 2021, 496 pages.

 

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Johan Rivalland

Johan Rivalland, ancien élève de l’École Normale Supérieure de Cachan et titulaire d’un DEA en Sciences de la décision et microéconomie, est professeur de Marketing et d'Economie.

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