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Maudit Argent !

La crise actuelle remet au premier plan les questions monรฉtaires avec des dรฉbats, nombreux, sur la monnaie. Contrepoints vous propose un texte de Frรฉdรฉric Bastiat, Maudit argent !, pour รฉclairer les dรฉbats. Texte numรฉrisรฉ par Franรงois-Renรฉ Rideau. Liens ajoutรฉs par Contrepoints.

โ€” Maudit argentย [1]ย ! maudit argent ! s’รฉcriait d’un air dรฉsolรฉ F* l’รฉconomiste, au sortir du Comitรฉ des finances oรน l’on venait de discuter un projet de papier-monnaie.

โ€” Qu’avez-vous ? lui dis-je. D’oรน vient ce dรฉgoรปt subit pour la plus encensรฉe des divinitรฉs de ce monde ?

โ€” Maudit argent ! maudit argent !

โ€” Vous m’alarmez. Il n’est rien qu’une fois ou autre je n’aie entendu blasphรฉmer, la paix, la libertรฉ, la vie, et Brutus a รฉtรฉ jusqu’ร  dire : Vertu ! tu n’es qu’un nom ! Mais si quelque chose a รฉchappรฉ jusqu’ici…

โ€” Maudit argent ! maudit argent !

โ€” Allons, un peu de philosophie. Que vous est-il arrivรฉ ? Crรฉsus vient-il de vous รฉclabousser ? Mondor vous a-t-il ravi l’amour de votre mie ou bien Zoรฏle a-t-il achetรฉ contre vous une diatribe au gazetier ?

โ€” Je n’envie pas le char de Crรฉsus ; ma renommรฉe, par son nรฉant, รฉchappe ร  la langue de Zoรฏle ; et quant ร  ma mie, jamais, jamais l’ombre mรชme de la tรขche la plus lรฉgรจre…

โ€” Ah ! j’y suis. Oรน avais-je la tรชte ? Vous รชtes, vous aussi, inventeur d’une rรฉorganisation sociale,ย systรจmeย F*. Votre sociรฉtรฉ, vous la voulez plus parfaite que celle de Sparte, et pour cela toute monnaie doit en รชtre sรฉvรจrement bannie. Ce qui vous embarrasse, c’est de dรฉcider vos adeptes ร  vider leur escarcelle. Que voulez-vous ? c’est l’รฉcueil de tous les rรฉorganisateurs. Il n’en est pas un qui ne fรฎt merveille s’il parvenait ร  vaincre toutes les rรฉsistances, et si l’humanitรฉ tout entiรจre consentait ร  devenir entre ses doigts cire molle ; mais elle s’entรชte ร  n’รชtre pas cire molle. Elle รฉcoute, applaudit ou dรฉdaigne, et….. va comme devant.

โ€” Grรขce au Ciel, je rรฉsiste encore, ร  cette manie du jour. Au lieu d’inventer des lois sociales, j’รฉtudie celles qu’il a plu ร  Dieu d’inventer, ayant d’ailleurs le bonheur de les trouver admirables dans leur dรฉveloppement progressif. Et c’est pour cela que je rรฉpรจte : Maudit argent ! maudit argent !

โ€” Vous รชtes donc proudhonien ou proudhonisteย ? Eh, morbleu ! vous avez un moyen simple de vous satisfaire. Jetez votre bourse dans la Seine, ne vous rรฉservant que cent sous pour prendre une action de la Banque d’รฉchange.

โ€” Puisque je maudis l’argent, jugez si j’en dois maudire le signe trompeur !

โ€” Alors, il ne me reste plus qu’une hypothรจse. Vous รชtes un nouveau Diogรจne, et vous allez m’affadir d’une tirade ร  la Sรฉnรจque, sur le mรฉpris des richesses.

โ€” Le Ciel m’en prรฉserve ! Car la richesse, voyez-vous, ce n’est pas un peu plus ou un peu moins d’argent. C’est du pain pour ceux qui ont faim, des vรชtements pour ceux qui sont nus, du bois qui rรฉchauffe, de l’huile qui allonge le jour, une carriรจre ouverte ร  votre fils, une dot assurรฉe ร  votre fille, un jour de repos pour la fatigue, un cordial pour la dรฉfaillance, un secours glissรฉ dans la main du pauvre honteux, un toit contre l’orage, des ailes aux amis qui se rapprochent, une diversion pour la tรชte que la pensรฉe fait plier, l’incomparable joie de rendre heureux ceux qui nous sont chers. La richesse, c’est l’instruction, l’indรฉpendance, la dignitรฉ, la confiance, la charitรฉ, tout ce que le dรฉveloppement de nos facultรฉs peut livrer aux besoins du corps et de l’esprit ; c’est le progrรจs, c’est la civilisation. La richesse, c’est l’admirable rรฉsultat civilisateur de deux admirables agents, plus civilisateurs encore qu’elle-mรชme: le travail et l’รฉchangeย [2].

โ€” Bon ! n’allez-vous pas maintenant entonner un dithyrambe ร  la richesse, quand, il n’y a qu’un instant, vous accabliez l’or de vos imprรฉcations ?

โ€” Eh ! ne comprenez-vous pas que c’รฉtait tout simplement une boutade d’รฉconomiste ! Je maudis l’argent prรฉcisรฉment parce qu’on le confond, comme vous venez de faire, avec la richesse, et que de cette confusion sortent des erreurs et des calamitรฉs sans nombre. Je le maudis, parce que sa fonction dans la sociรฉtรฉ est mal comprise et trรจs difficile ร  faire comprendre. Je le maudis, parce qu’il brouille toutes les idรฉes, fait prendre le moyen pour le but, l’obstacle pour la cause, alpha pour omรฉga ; parce que sa prรฉsence dans le monde, bienfaisante par elle-mรชme, y a cependant introduit une notion funeste, une pรฉtition de principes, une thรฉorie ร  rebours, qui, dans ses formes multiples, a appauvri les hommes et ensanglantรฉ la terre. Je le maudis, parce que je me sens incapable de lutter contre l’erreur ร  laquelle il a donnรฉ naissance autrement que par une longue et fastidieuse dissertation que personne n’รฉcoutera. Ah ! si je tenais au moins sous ma main un auditeur patient et bรฉnรฉvole !

โ€” Morbleu ! il ne sera pas dit que faute d’une victime vous resterez dans l’รฉtat d’irritation oรน je vous vois. J’รฉcoute ; parlez, dissertez, ne vous gรชnez en aucune faรงon.

โ€” Vous me promettez de prendre intรฉrรชt…

โ€” Je vous promets de prendre patience.

โ€” C’est bien peu.

โ€” C’est tout ce dont je puis disposer. Commencez, et expliquez-moi d’abord comment une mรฉprise sur le numรฉraire, si mรฉprise il y a, se trouve au fond de toutes les erreurs รฉconomiques.

โ€” Lร , franchement, la main sur la conscience, ne vous est-il jamais arrivรฉ de confondre la richesse avec l’argent ?

โ€” Je ne sais ; je ne me suis jamais morfondu sur l’รฉconomie politique. Mais, aprรจs tout, qu’en rรฉsulterait-il ?

โ€” Pas grand’chose. Une erreur dans votre cervelle sans influence sur vos actes ; car, voyez-vous, en matiรจre de travail et d’รฉchange, quoiqu’il y ait autant d’opinions que de tรชtes, nous agissons tous de la mรชme maniรจre.

โ€” ร€ peu prรจs comme nous marchons d’aprรจs les mรชmes principes, encore que nous ne soyons pas d’accord sur la thรฉorie de l’รฉquilibre et de la gravitation.

โ€” Justement. Quelqu’un qui serait conduit par ses inductions ร  croire que, pendant la nuit, nous avons la tรชte en bas et les pieds en haut, pourrait faire lร -dessus de beaux livres, mais il se tiendrait comme tout le monde.

โ€” Je le crois bien. Si non, il serait vite puni d’รชtre trop bon logicien.

โ€” De mรชme, cet homme mourrait bientรดt de faim qui, s’รฉtant persuadรฉ que l’argent est la richesse rรฉelle, serait consรฉquent jusqu’au bout. Voilร  pourquoi cette thรฉorie est fausse, car il n’y a de thรฉorie vraie que celle qui rรฉsulte des faits mรชmes, tels qu’ils se manifestent en tous temps ou en tous lieux.

โ€” Je comprends que, dans la pratique et sous l’influence de l’intรฉrรชt personnel, la consรฉquence funeste de l’acte erronรฉ tend incessamment ร  redresser l’erreur. Mais si celle dont vous parlez a si peu d’influence, pourquoi vous donne-t-elle tant d’humeur ?

โ€” C’est que, quand un homme, au lieu d’agir pour lui-mรชme, dรฉcide pour autrui, l’intรฉrรชt personnel, cette sentinelle si vigilante et si sensible, n’est plus lร  pour crier : Aรฏe ! La responsabilitรฉ est dรฉplacรฉe. C’est Pierre qui se trompe, et c’est Jean qui souffre ; le faux systรจme du lรฉgislateur devient forcรฉment la rรจgle d’action de populations entiรจres. Et voyez la diffรฉrence. Quand vous avez de l’argent et grand’faim, quelle que soit votre thรฉorie du numรฉraire, que faites-vous ?

โ€” J’entre chez un boulanger et j’achรจte du pain.

โ€” Vous n’hรฉsitez pas ร  vous dรฉfaire de votre argent ?

โ€” Je ne l’ai que pour cela.

โ€” Et si, ร  son tour, ce boulanger a soif, que fait-il ?

โ€” Il va chez le marchand de vin et boit un canon avec l’argent que je lui ai donnรฉ.

โ€” Quoi ! il ne craint pas de se ruiner ?

โ€” La vรฉritable ruine serait de ne manger ni boire.

โ€” Et tous les hommes qui sont sur la terre, s’ils sont libres, agissent de mรชme ?

โ€” Sans aucun doute. Voulez-vous qu’ils meurent de faim pour entasser des sous ?

โ€” Loin de lร , je trouve qu’ils agissent sagement, et je voudrais que la thรฉorie ne fut autre chose que la fidรจle image de cette universelle pratique. Mais supposons maintenant que vous รชtes le lรฉgislateur, le roi absolu d’un vaste empire oรน il n’y a pas de mines d’or.

โ€” La fiction me plaรฎt assez.

โ€” Supposons encore que vous รชtes parfaitement convaincu de ceci : la richesse consiste uniquement et exclusivement dans le numรฉraire ; qu’en concluriez-vous ?

โ€” J’en conclurais qu’il n’y a pas d’autre moyen pour moi d’enrichir mon peuple, ou pour lui de s’enrichir lui-mรชme, que de soutirer le numรฉraire des autres peuples.

โ€” C’est-ร -dire de les appauvrir. La premiรจre consรฉquence ร  laquelle vous arriveriez serait donc celle-ci : une nation ne peut gagner que ce qu’une autre perd.

โ€” Cet axiome a pour lui l’autoritรฉ de Bacon et de Montaigne.

โ€” Il n’en est pas moins triste, car enfin il revient ร  dire : le progrรจs est impossible. Deux peuples, pas plus que deux hommes, ne peuvent prospรฉrer cรดte ร  cรดte.

โ€” Il semble bien que cela rรฉsulte du principe.

โ€” Et comme tous les hommes aspirent ร  s’enrichir, il faut dire que tous aspirent, en vertu d’une loi providentielle, ruiner leurs semblables.

โ€” Ce n’est pas du christianisme, mais c’est de l’รฉconomie politique.

โ€” Dรฉtestable. Mais poursuivons. Je vous ai fait roi absolu. Ce n’est pas pour raisonner, mais pour agir. Rien ne limite votre puissance. Qu’allez-vous faire en vertu de cette doctrine : la richesse, c’est l’argent ?

โ€” Mes vues se porteront ร  accroรฎtre sans cesse, au sein de mon peuple, la masse du numรฉraire.

โ€” Mais il n’y a pas de mines dans votre royaume. Comment vous y prendrez-vous ? Qu’ordonnerez-vous ?

โ€” Je n’ordonnerai rien ; je dรฉfendrai. Je dรฉfendrai, sous peine de mort, de faire sortir un รฉcu du pays.

โ€” Et si votre peuple, ayant de l’argent, a faim aussi ?

โ€” N’importe. Dans le systรจme oรน nous raisonnons, lui permettre d’exporter des รฉcus, ce serait lui permettre de s’appauvrir.

โ€” En sorte que, de votre aveu, vous le forceriez ร  se conduire sur un principe opposรฉ ร  celui qui vous guide vous mรชme dans des circonstances semblables. Pourquoi cela ?

โ€” C’est sans doute parce que ma propre faim me pique, et que la faim des peuples ne pique pas les lรฉgislateurs.

โ€” Eh bien ! je puis vous dire que votre plan รฉchouerait, et qu’il n’y a pas de surveillance assez vigilante pour empรชcher, quand le peuple a faim, les รฉcus de sortir, si le blรฉ a la libertรฉ d’entrer.

โ€” En ce cas, ce plan, erronรฉ ou non, est inefficace pour le bien comme pour le mal, et nous n’avons plus ร  nous en occuper.

โ€” Vous oubliez que vous รชtes lรฉgislateur. Est-ce qu’un lรฉgislateur se rebute pour si peu, quand il fait ses expรฉriences sur autrui ? Le premier dรฉcret ayant รฉchouรฉ, ne chercheriez-vous pas un autre moyen d’atteindre votre but ?

โ€” Quel but ?

โ€” Vous avez la mรฉmoire courte ; celui d’accroรฎtre, au sein de votre peuple, la masse du numรฉraire supposรฉ รชtre la seule et vraie richesse.

โ€” Ah vous m’y remettez ; pardon. Mais c’est que, voyez-vous, on a dit de la musique : pas trop n’en faut ; je crois que c’est encore plus vrai de l’รฉconomie politique. M’y revoilร . Mais je ne sais vraiment qu’imaginer…

โ€” Cherchez bien. D’abord, je vous ferai remarquer que votre premier dรฉcret ne rรฉsolvait le problรจme que nรฉgativement. Empรชcher les รฉcus de sortir, c’est bien empรชcher la richesse de diminuer, mais ce n’est pas l’accroรฎtre.

โ€” Ah je suis sur la voie… ce blรฉ libre d’entrer… Il me vient une idรฉe lumineuse… Oui, le dรฉtour est ingรฉnieux, le moyen infaillible, je touche au but.

โ€” ร€ mon tour, je vous demanderai quel but ?

โ€” Eh ! morbleu, d’accroรฎtre la masse du numรฉraire.

โ€” Comment vous y prendrez-vous, s’il vous plaรฎt ?

โ€” N’est-il pas vrai que pour que la pile d’argent s’รฉlรจve toujours, la premiรจre condition est qu’on ne l’entame jamais ?

โ€” Bien.

โ€” Et la seconde qu’on y ajoute toujours ?

โ€” Trรจs bien.

โ€” Donc le problรจme sera rรฉsolu, en nรฉgatif et positif, comme disent les socialistes, si d’un cรดtรฉ j’empรชche l’รฉtranger d’y puiser, et si, de l’autre, je le force ร  y verser.

โ€” De mieux en mieux.

โ€” Et pour cela deux simples dรฉcrets oรน le numรฉraire ne sera pas mรชme mentionnรฉ. Par l’un, il sera dรฉfendu ร  mes sujets de rien acheter au dehors ; par l’autre, il leur sera ordonnรฉ d’y beaucoup vendre.

โ€” C’est un plan fort bien conรงu.

โ€” Est-il nouveau ? Je vais aller me pourvoir d’un brevet d’invention.

โ€” Ne vous donnez pas cette peine ; la prioritรฉ vous serait contestรฉe. Mais prenez garde ร  une chose.

โ€” Laquelle ?

โ€” Je vous ai fait roi tout-puissant. Je comprends que vous empรชcherez vos sujets d’acheter des produits รฉtrangers. Il suffira d’en prohiber l’entrรฉe. Trente ou quarante mille douaniers feront l’affaire.

โ€” C’est un peu cher. Qu’importe ? L’argent qu’on leur donne ne sort pas du pays.

โ€” Sans doute ; et dans notre systรจme, c’est l’essentiel. Mais pour forcer la vente au dehors, comment procรฉderez-vous ?

โ€” Je l’encouragerai par des primes, au moyen de quelques bons impรดts frappรฉs sur mon peuple.

โ€” En ce cas, les exportateurs, contraints par leur propre rivalitรฉ, baisseront leurs prix d’autant, et c’est comme si vous faisiez cadeau ร  l’รฉtranger de ces primes ou de ces impรดts.

โ€” Toujours est-il que l’argent ne sortira pas du pays.

โ€” C’est juste. Cela rรฉpond ร  tout ; mais si votre systรจme est si avantageux, les rois vos voisins l’adopteront. Ils reproduiront vos dรฉcrets ; ils auront des douaniers et repousseront vos produits, afin que chez eux non plus la pile d’argent ne diminue pas.

โ€” J’aurai une armรฉe et je forcerai leurs barriรจres.

โ€” Ils auront une armรฉe et forceront les vรดtres.

โ€” J’armerai des navires, je ferai des conquรชtes, j’acquerrai des colonies, et crรฉerai ร  mon peuple des consommateurs qui seront bien obligรฉs de manger notre blรฉ et boire notre vinย [3].

โ€” Les autres rois en feront autant. Ils vous disputeront vos conquรชtes, vos colonies et vos consommateurs. Voilร  la guerre partout et le monde en feu.

โ€” J’augmenterai mes impรดts, mes douaniers, ma marine et mon armรฉe.

โ€” Les autres vous imiteront.

โ€” Je redoublerai d’efforts.

โ€” Ils feront de mรชme. En attendant, rien ne prouve que vous aurez rรฉussi ร  beaucoup vendre.

โ€” Il n’est que trop vrai. Bien heureux si les efforts commerciaux se neutralisent.

โ€” Ainsi que les efforts militaires. Et dites-moi, ces douaniers, ces soldats, ces vaisseaux, ces contributions รฉcrasantes, cette tension perpรฉtuelle vers un rรฉsultat impossible, cet รฉtat permanent de guerre ouverte ou secrรจte avec le monde entier, ne sont-ils pas la consรฉquence logique, nรฉcessaire de ce que le lรฉgislateur s’est coiffรฉ de cette idรฉe (qui n’est, vous en รชtes convenu, ร  l’usage d’aucun homme agissant pour lui-mรชme): ยซย La richesse, c’est le numรฉraire ; accroรฎtre le numรฉraire, c’est accroรฎtre la richesse ?ย ยป

โ€” J’en conviens. Ou l’axiome est vrai, et alors le lรฉgislateur doit agir dans le sens que j’ai dit, bien que ce soit la guerre universelle. Ou il est faux et, en ce cas, c’est pour se ruiner que les hommes se dรฉchirent.

โ€” Et souvenez-vous qu’avant d’รชtre roi, ce mรชme axiome vous avait conduit par la logique ร  ces maximes : ยซย Ce que l’un gagne, l’autre le perd. Le profit de l’un est le dommage de l’autre ยป lesquelles impliquent un antagonisme irrรฉmรฉdiable entre tous les hommes.

โ€” Il n’est que trop certain. Philosophe ou lรฉgislateur, soit que je raisonne ou que j’agisse, partant de ce principe : l’argent, c’est la richesse, j’arrive toujours ร  cette conclusion ou ร  ce rรฉsultat : la guerre universelle. Avant de le discuter, vous avez bien fait de m’en signaler les consรฉquences ; sans cela, je n’aurais jamais eu le courage de vous suivre jusqu’au bout dans votre dissertation รฉconomique ; car, ร  vous parler net, cela n’est pas divertissant.

โ€” ร€ qui le dites-vous ? C’est ร  quoi je pensais quand vous m’entendiez murmurer : Maudit argent ! Je gรฉmissais de ce que mes compatriotes n’ont pas le courage d’รฉtudier ce qu’il leur importe tant de savoir.

โ€” Et pourtant, les consรฉquences sont effrayantes.

โ€” Les consรฉquences ! Je ne vous en ai signalรฉ qu’une. J’aurais pu vous en montrer de plus funestes encore.

โ€” Vous me faites dresser les cheveux sur la tรชte ! Quels autres maux a pu infliger ร  l’humanitรฉ cette confusion entre l’Argent et la Richesse ?

โ€” Il me faudra longtemps pour les รฉnumรฉrer. C’est une doctrine qui a une nombreuse lignรฉe. Son fils aรฎnรฉ, nous venons de faire sa connaissance, s’appelleย rรฉgime prohibitif; le cadet,ย systรจme colonialย ; le troisiรจme,ย haine au capitalย ; le Benjamin,ย papier-monnaie.

โ€” Quoi ! le papier-monnaie procรจde de la mรชme erreur ?

โ€” Directement. Quand les lรฉgislateurs, aprรจs avoir ruinรฉ les hommes par la guerre et l’impรดt, persรฉvรจrent dans leur idรฉe, ils se disent: ยซย Si le peuple souffre, c’est qu’il n’a pas assez d’argent. Il en faut faire.ย ยป Et comme il n’est pas aisรฉ de multiplier les mรฉtaux prรฉcieux, surtout quand on a รฉpuisรฉ les prรฉtendues ressources de la prohibition, ยซย nous ferons du numรฉraire fictif, ajoutent-ils, rien n’est plus aisรฉ, et chaque citoyen en aura plein son portefeuille ! ils seront tous riches.ย ยป

โ€” En effet, ce procรฉdรฉ est plus expรฉditif que l’autre, et puis il n’aboutit pas ร  la guerre รฉtrangรจre.

โ€” Non, mais ร  la guerre civile.

โ€” Vous รชtes bien pessimiste. Hรขtez-vous donc de traiter la question au fond. Je suis tout surpris de dรฉsirer, pour la premiรจre fois, savoir si l’argent (ou son signe) est la richesse.

โ€” Vous m’accorderez bien que les hommes ne satisfont immรฉdiatement aucun de leurs besoins avec des รฉcus. S’ils ont faim, c’est du pain qu’il leur faut ; s’ils sont nus, des vรชtements ; s’ils sont malades, des remรจdes ; s’ils ont froid, un abri, du combustible ; s’ils aspirent ร  apprendre, des livres ; s’ils dรฉsirent se dรฉplacer, des vรฉhicules, et ainsi de suite. La richesse d’un pays se reconnaรฎt ร  l’abondance et ร  la bonne distribution de toutes ces choses.

Par oรน vous devez reconnaรฎtre avec bonheur combien est fausse cette triste maxime de Bacon :ย Ce qu’un peuple gagne, l’autre le perd nรฉcessairement ;ย maxime exprimรฉe d’une maniรจre plus dรฉsolante encore par Montaigne, en ces termes :ย Le profit de l’un est le dommage de l’autre.ย Lorsque Sem, Cham et Japhet se partagรจrent les vastes solitudes de cette Terre, assurรฉment chacun d’eux put bรขtir, dessรฉcher, semer, rรฉcolter, se mieux loger, se mieux nourrir, se mieux vรชtir, se mieux instruire, se perfectionner, s’enrichir, en un mot, et accroรฎtre ses jouissances, sans qu’il en rรฉsultรขt une dรฉpression nรฉcessaire dans les jouissances analogues de ses frรจres. Il en est de mรชme de deux peuples.

โ€” Sans doute, deux peuples, comme deux hommes, sans relations entre eux, peuvent, en travaillant plus, en travaillant mieux, prospรฉrer cรดte ร  cรดte sans se nuire. Ce n’est pas lร  ce qui est niรฉ par les axiomes de Montaigne et de Bacon. Ils signifient seulement que, dans le commerce qui se fait entre deux peuples ou deux hommes, si l’un gagne, il faut que l’autre perde. Et cela est รฉvident de soi ; l’รฉchange n’ajoutant rien par lui-mรชme ร  la masse de ces choses utiles dont vous parliez, si aprรจs l’รฉchange une des parties se trouve en avoir plus, il faut bien que l’autre partie se trouve en avoir moins.

โ€” Vous vous faites de l’รฉchange une idรฉe bien incomplรจte, incomplรจte au point d’en devenir fausse. Si Sem est sur une plaine fertile en blรฉ, Japhet sur un coteau propre ร  produire du vin, Cham sur de gras pรขturages, il se peut que la sรฉparation des occupations, loin de nuire ร  l’un d’eux, les fasse prospรฉrer tous les trois. Cela doit mรชme arriver, car la distribution du travail, introduite par l’รฉchange, aura pour effet d’accroรฎtre la masse du blรฉ, du vin et de la viande ร  partager. Comment en serait-il autrement, si vous admettez la libertรฉ de ces transactions ? Dรจs l’instant que l’un des trois frรจres s’apercevrait que le travail, pour ainsi dire sociรฉtaire, le constitue en perte permanente, comparativement au travail solitaire, il renoncerait ร  รฉchanger. L’รฉchange porte avec lui-mรชme son titre ร  notre reconnaissance. Il s’accomplit, donc il est bonย [4].

โ€” Mais l’axiome de Bacon est vrai quand il s’agit d’or et d’argent. Si l’on admet qu’ร  un moment dรฉterminรฉ il en existe dans le monde une quantitรฉ donnรฉe, il est bien clair qu’une bourse ne se peut emplir qu’une autre bourse ne se vide.

โ€” Et si l’on professe que l’or est la richesse, la conclusion est qu’il y a parmi les hommes des dรฉplacements de fortune et jamais de progrรจs gรฉnรฉral. C’est justement ce que je disais en commenรงant. Que si, au contraire, vous voyez la vraie richesse dans l’abondance des choses utiles propres ร  satisfaire nos besoins et nos goรปts, vous comprendrez comme possible la prospรฉritรฉ simultanรฉe. Le numรฉraire ne sert qu’ร  faciliter la transmission d’une main ร  l’autre de ces choses utiles, ce qui s’accomplit aussi bien avec une once de mรฉtal rare, comme l’or, qu’avec une livre de mรฉtal plus abondant, comme l’argent, ou avec un demi-quintal de mรฉtal plus abondant encore, comme le cuivre. D’aprรจs cela, s’il y avait ร  la disposition de tous les Franรงais une fois plus de toutes ces choses utiles, la France serait le double plus riche, bien que la quantitรฉ de numรฉraire restรขt la mรชme ; mais il n’en serait pas ainsi s’il y avait le double de numรฉraire, la masse des choses utiles n’augmentant pas.

โ€” La question est de savoir si la prรฉsence d’un plus grand nombre d’รฉcus n’a pas prรฉcisรฉment pour effet d’augmenter la masse des choses utiles.

โ€” Quel rapport peut-il y avoir entre ces deux termes ? Les aliments, les vรชtements, les maisons, le combustible, tout cela vient de la nature et du travail, d’un travail plus ou moins habile s’exerรงant sur une nature plus ou moins libรฉrale.

โ€” Vous oubliez une grande force, qui est l’รฉchange. Si vous avouez que c’est une force, comme vous รชtes convenu que les รฉcus le facilitent, vous devez convenir qu’ils ont une puissance indirecte de production.

โ€” Mais j’ai ajoutรฉ qu’un peu de mรฉtal rare facilite autant de transactions que beaucoup de mรฉtal abondant, d’oรน il suit qu’on n’enrichit pas un peuple en leย forรงantย de donner des choses utiles pour avoir plus d’argent.

โ€” Ainsi, selon vous, les trรฉsors qu’on trouve en Californie n’accroรฎtront pas la richesse du monde ?

โ€” Je ne crois pas qu’ils ajoutent beaucoup aux jouissances, aux satisfactions rรฉelles de l’humanitรฉ prise dans son ensemble. Si l’or de la Californie ne fait que remplacer dans le monde celui qui se perd et se dรฉtruit, cela peut avoir son utilitรฉ. S’il en augmente la masse, il la dรฉprรฉciera. Les chercheurs d’or seront plus riches qu’ils n’eussent รฉtรฉ sans cela. Mais ceux entre les mains de qui se trouvera l’or actuel au moment de la dรฉprรฉciation, se procureront moins de satisfactions ร  somme รฉgale. Je ne puis voir lร  un accroissement, mais un dรฉplacement de la vraie richesse, telle que je l’ai dรฉfinie.

โ€” Tout cela est fort subtil. Mais vous aurez bien de la peine ร  me faire comprendre que je ne suis pas plus riche, toutes choses รฉgales d’ailleurs, si j’ai deux รฉcus, que si je n’en ai qu’un.

โ€” Aussi n’est-ce pas ce que je dis.

โ€” Et ce qui est vrai de moi l’est de mon voisin, et du voisin de mon voisin, et ainsi de suite, de proche en proche, en faisant le tour du pays. Donc, si chaque Franรงais a plus d’รฉcus, la France est plus riche.

โ€” Et voilร  votre erreur, l’erreur commune, consistant ร  conclureย de un ร  tousย et du particulier au gรฉnรฉral.

โ€” Quoi ! n’est-ce pas de toutes les conclusions la plus concluante ? Ce qui est vrai de chacun ne l’est-il pas de tous ? Qu’est-ce queย tous, sinon lesย chacunsย nommรฉs en une seule fois ? Autant vaudrait me dire queย chaqueย Franรงais pourrait tout ร  coup grandir d’un pouce, sans que la taille moyenne de tous les Franรงais fรปt plus รฉlevรฉe.

โ€” Le raisonnement est spรฉcieux, j’en conviens, et voilร  justement pourquoi l’illusion qu’il recรจle est si commune. Examinons pourtant.

Dix joueurs se rรฉunissaient dans un salon. Pour plus de facilitรฉ, ils avaient coutume de prendre chacun dix jetons contre lesquels ils dรฉposaient cent francs sous le chandelier, de maniรจre ร  ce que chaque jeton correspondรฎt ร  dix francs. Aprรจs la partie on rรฉglait les comptes, et les joueurs retiraient du chandelier autant de fois dix francs qu’ils pouvaient reprรฉsenter de jetons. Ce que voyant, l’un d’eux, grand arithmรฉticien peut-รชtre, mais pauvre raisonneur, dit : Messieurs, une expรฉrience invariable m’apprend qu’ร  la fin de la partie je me trouve d’autant plus riche que j’ai plus de jetons. N’avez-vous pas fait la mรชme observation sur vous-mรชmes ? Ainsi ce qui est vrai de moi est successivement vrai de chacun de vous, etย ce qui est vrai de chacun l’est de tous. Donc nous serions tous plus riches, en fin de jeu, si tous nous avions plus de jetons. Or, rien n’est plus aisรฉ ; il suffit d’en distribuer le double. C’est ce qui fut fait. Mais quand la partie terminรฉe, on en vint au rรจglement, on s’aperรงut que les mille francs du chandelier ne s’รฉtaient pas miraculeusement multipliรฉs, suivant l’attente gรฉnรฉrale. Il fallut les partager, comme on dit,ย au prorata, et le seul rรฉsultat (bien chimรฉrique!) obtenu, fut celui-ci : chacun avait bien le double de jetons, mais chaque jeton, au lieu de correspondre ร ย dixย francs, n’en reprรฉsentait plus queย cinq. Il fut alors parfaitement constatรฉ que ce qui est vrai de chacun ne l’est pas toujours de tous.

โ€” Je le crois bien : vous supposez un accroissement gรฉnรฉral de jetons, sans un accroissement correspondant de la mise sous le chandelier.

โ€” Et vous, vous supposez un accroissement gรฉnรฉral d’รฉcus sans un accroissement correspondant des choses dont ces รฉcus facilitent l’รฉchange.

โ€” Est-ce que vous assimilez les รฉcus ร  des jetons ?

โ€” Non certes, ร  d’autres รฉgards ; oui, au point de vue du raisonnement que vous m’opposiez et que j’avais ร  combattre. Remarquez une chose. Pour qu’il y ait accroissement gรฉnรฉral d’รฉcus dans un pays, il faut, ou que ce pays ait des mines, ou que son commerce se fasse de telle faรงon qu’il donne des choses utiles pour recevoir du numรฉraire.ย Hors de ces deux hypothรจses, un accroissement universel est impossible, les รฉcus ne faisant que changer de mains, et, dans ce cas, encore qu’il soit bien vrai que chacun pris individuellement soit d’autant plus riche qu’il a plus d’รฉcus, on n’en peut pas dรฉduire la gรฉnรฉralisation que vous faisiez tout ร  l’heure, puisqu’un รฉcu de plus dans une bourse implique de toute nรฉcessitรฉ un รฉcu de moins dans une autre. C’est comme dans votre comparaison avec la taille moyenne. Si chacun de nous ne grandissait qu’aux dรฉpens d’autrui, il serait bien vrai de chacun pris individuellement qu’il sera plus bel homme, s’il a la bonne chance, mais cela ne sera jamais vrai de tous pris collectivement.

โ€” Soit. Mais dans les deux hypothรจses que vous avez signalรฉes, l’accroissement est rรฉel, et vous conviendrez que j’ai raison.

โ€” Jusqu’ร  un certain point.

L’or et l’argent ont une valeur. Pour en obtenir, les hommes consentent ร  donner des choses utiles qui ont une valeur aussi. Lors donc qu’il y a des mines dans un pays, si ce pays en extrait assez d’or pour acheter au dehors une chose utile, par exemple, une locomotive, il s’enrichit de toutes les jouissances que peut procurer une locomotive, exactement comme s’il l’avait faite. La question pour lui est de savoir s’il dรฉpense plus d’efforts dans le premier procรฉdรฉ que dans le second. Que s’il n’exportait pas cet or, il se dรฉprรฉcierait et il arriverait quelque chose de pis que ce que vous voyez en Californie, car lร  du moins on se sert des mรฉtaux prรฉcieux pour acheter des choses utiles faites ailleurs. Malgrรฉ cela, on y court risque de mourir de faim sur des monceaux d’or. Que serait-ce, si la loi en dรฉfendait l’exportation ?

Quant ร  la seconde hypothรจse, celle de l’or qui nous arrive par le commerce, c’est un avantage ou un inconvรฉnient, selon que le pays en a plus ou moins besoin, comparativement au besoin qu’il a aussi des choses utiles dont il faut se dรฉfaire pour l’acquรฉrir. C’est aux intรฉressรฉs ร  en juger, et non ร  la loi ; car si la loi part de ce principe, que l’or est prรฉfรฉrable aux choses utiles, n’importe la valeur, et siย elle parvient ร  agir efficacement dans ce sens, elle tend ร  faire de la France une Californie retournรฉe, oรน il y aura beaucoup de numรฉraire pour acheter, et rien ร  acheter. C’est toujours le systรจme dont Midas est le symbole.

โ€” L’or qui entre implique uneย chose utileย qui sort, j’en conviens, et, sous ce rapport, il y a une satisfaction soustraite au pays. Mais n’est-elle pas remplacรฉe avec avantage ? et de combien de satisfactions nouvelles cet or ne sera-t-il pas la source, en circulant de main en main, en provoquant le travail et l’industrie, jusqu’ร  ce qu’enfin il sorte ร  son tour, et implique l’entrรฉe d’une chose utile ?

โ€” Vous voilร  au cล“ur de la question. Est-il vrai qu’un รฉcu soit le principe qui fait produire tous les objets dont il facilite l’รฉchange ? On convient bien qu’un รฉcu de cinq francs neย vautย que cinq francs ; mais on est portรฉ ร  croire que cette valeur a un caractรจre particulier ; qu’elle ne se dรฉtruit pas comme les autres, ou ne se dรฉtruit que trรจs ร  la longue ; qu’elle se renouvelle, pour ainsi dire, ร  chaque transmission ; et qu’en dรฉfinitive cet รฉcu a valu autant de fois cinq francs qu’il a fait accomplir de transactions, qu’il vaut ร  lui seul autant que toutes les choses contre lesquelles il s’est successivement รฉchangรฉ ; et on croit cela, parce qu’on suppose que, sans cet รฉcu, ces choses ne se seraient pas mรชme produites. On dit : sans lui, le cordonnier aurait vendu une paire de souliers de moins ; par consรฉquent, il aurait achetรฉ moins de boucherie ; le boucher aurait รฉtรฉ moins souvent chez l’รฉpicier, l’รฉpicier chez le mรฉdecin, le mรฉdecin chez l’avocat, et ainsi de suite.

โ€” Cela me paraรฎt incontestable.

โ€” C’est bien le moment d’analyser la vraie fonction du numรฉraire, abstraction faite des mines et de l’importation.

Vous avez un รฉcu. Que signifie-t-il en vos mains ? Il y est comme le tรฉmoin et la preuve que vous avez, ร  une รฉpoque quelconque, exรฉcutรฉ un travail, dont, au lieu de profiter, vous avez fait jouir la sociรฉtรฉ, en la personne de votre client. Cet รฉcu tรฉmoigne que vous avez rendu unย serviceย ร  la sociรฉtรฉ, et, de plus, il en constate la valeur. Il tรฉmoigne, en outre, que vous n’avez pas encore retirรฉ de la sociรฉtรฉ un serviceย rรฉelย รฉquivalent, comme c’รฉtait votre droit. Pour vous mettre ร  mรชme de l’exercer, quand et comme il vous plaira, la sociรฉtรฉ, par les mains de votre client, vous a donnรฉ uneย reconnaissance, unย titre, unย bon de la Rรฉpublique, unย jeton, unย รฉcuย enfin, qui ne diffรจre des titres fiduciaires qu’en ce qu’il porte sa valeur en lui-mรชme, et si vous savez lire, avec les yeux de l’esprit, les inscriptions dont il est chargรฉ, vous dรฉchiffrerez distinctement ces mots: ยซย Rendez au porteur un service รฉquivalent ร  celui qu’il a rendu ร  la sociรฉtรฉ, valeur reรงue constatรฉe, prouvรฉe et mesurรฉe par celle qui est en moi-mรชmeย [5]ย ยป

Maintenant, vous me cรฉdez votre รฉcu. Ou c’est ร  titre gratuit, ou c’est ร  titre onรฉreux. Si vous me le donnez comme prix d’un service, voici ce qui en rรฉsulte votre compte de satisfactions rรฉelles avec la sociรฉtรฉ se trouve rรฉglรฉ, balancรฉ et fermรฉ. Vous lui aviez rendu un service contre un รฉcu, vous lui restituez maintenant l’รฉcu contre un service ; partant quitte quant ร  vous. Pour moi je suis justement dans la position oรน vous รฉtiez tout ร  l’heure. C’est moi qui maintenant suis en avance envers la sociรฉtรฉ du service que je viens de lui rendre en votre personne. C’est moi qui deviens son crรฉancier de la valeur du travail que je vous ai livrรฉ, et que je pouvais me consacrer ร  moi-mรชme. C’est donc entre mes mains que doit passer le titre de cette crรฉance, le tรฉmoin et la preuve de la dette sociale. Vous ne pouvez pas dire que je suis plus riche, car si j’ai ร  recevoir, c’est parce que j’ai donnรฉ. Vous ne pouvez pas dire surtout que la sociรฉtรฉ est plus riche d’un รฉcu, parce qu’un de ses membres a un รฉcu de plus, puisqu’un autre l’a de moins.

Que si vous me cรฉdez cet รฉcu gratuitement, en ce cas, il est certain que j’en serai d’autant plus riche, mais vous en serez d’autant plus pauvre, et la fortune sociale, prise en masse, ne sera pas changรฉe ; car cette fortune, je l’ai dรฉjร  dit, consiste en services rรฉels, en satisfactions effectives, en choses utiles. Vous รฉtiez crรฉancier de la sociรฉtรฉ, vous m’avez substituรฉ ร  vos droits, et il importe peu ร  la sociรฉtรฉ, qui est redevable d’un service, de le rendre ร  vous ou ร  moi. Elle s’acquitte en le rendant au porteur du titre.

โ€” Mais si nous avions tous beaucoup d’รฉcus, nous retirerions tous de la sociรฉtรฉ beaucoup de services. Cela ne serait-il pas bien agrรฉable ?

โ€” Vous oubliez que dans l’ordre que je viens de dรฉcrire, et qui est l’image de la rรฉalitรฉ, on ne retire du milieu social des services que parce qu’on y en a versรฉ. Qui dit service, dit ร  la fois serviceย reรงuย etย rendu, car ces deux termes s’impliquent, en sorte qu’il doit toujours y avoir balance. Vous ne pouvez songer ร  ce que la sociรฉtรฉ rende plus de services qu’elle n’en reรงoit, et c’est pourtant lร  la chimรจre qu’on poursuit au moyen de la multiplication des รฉcus, de l’altรฉration des monnaies, du papier-monnaie, etc.

โ€” Tout cela paraรฎt assez raisonnableย en thรฉorie, mais, dans la pratique, je ne puis me tirer de la tรชte, quand je vois comment les choses se passent, que si, par un heureux miracle, le nombre des รฉcus venait ร  se multiplier, de telle sorte que chacun de nous en vรฎt doubler sa petite provision, nous serions tous plus ร  l’aise ; nous ferions tous plus d’achats, et l’industrie en recevrait un puissant encouragement.

โ€” Plus d’achats ! Mais acheter quoi ? Sans doute des objets utiles, des choses propres ร  procurer des satisfactions efficaces, des vivres, des รฉtoffes, des maisons, des livres, des tableaux. Vous devriez donc commencer par prouver que toutes ces choses s’engendrent d’elles-mรชmes, par cela seul qu’on fond ร  l’hรดtel des Monnaies des lingots tombรฉs de la lune, ou qu’on met en mouvement ร  l’Imprimerie nationale la planche aux assignats ; car vous ne pouvez raisonnablement penser que si la quantitรฉ de blรฉ, de draps, de navires, de chapeaux, de souliers reste la mรชme, la part de chacun puisse รชtre plus grande, parce que nous nous prรฉsenterons tous sur le marchรฉ avec une plus grande quantitรฉ de francs mรฉtalliques ou fictifs. Rappelez-vous nos joueurs. Dans l’ordre social, les choses utiles sont ce que les travailleurs eux-mรชmes mettent sous le chandelier, et les รฉcus qui circulent de main en main, ce sont les jetons. Si vous multipliez les francs, sans multiplier les choses utiles, il en rรฉsultera seulement qu’il faudra plus de francs pour chaque รฉchange, comme il fallut aux joueurs plus de jetons pour chaque mise. Vous en avez la preuve dans ce qui se passe pour l’or, l’argent et le cuivre. Pourquoi le mรชme troc exige-t-il plus de cuivre que d’argent, plus d’argent que d’or ? N’est-ce pas parce que ces mรฉtaux sont rรฉpandus dans le monde en proportions diverses ? Quelle raison avez-vous de croire que si l’or devenait tout ร  coup aussi abondant que l’argent, il ne faudrait pas autant de l’un que de l’autre pour acheter une maison ?

โ€” Vous pouvez avoir raison, mais je dรฉsire que vous ayez tort. Au milieu des souffrances qui nous environnent, si cruelles en elles-mรชmes, si dangereuses par leurs consรฉquences,ย je trouvais quelque consolation ร  penser qu’il y avait un moyen facile de rendre heureux tous les membres de la sociรฉtรฉ.

โ€” L’or et l’argent fussent-ils la richesse, il n’est dรฉjร  pas si facile d’en augmenter la masse dans un pays privรฉ de mines.

โ€” Non, mais il est aisรฉ d’y substituer autre chose. Je suis d’accord avec vous que l’or et l’argent ne rendent guรจre de services que comme instruments d’รฉchanges. Autant en fait le papier-monnaie, le billet de banque, etc. Si donc nous avions tous beaucoup de cette monnaie-lร , si facile ร  crรฉer, nous pourrions tous beaucoup acheter, nous ne manquerions de rien. Votre cruelle thรฉorie dissipe des espรฉrances, des illusions, si vous voulez, dont le principe est assurรฉment bien philanthropique.

โ€” Oui, comme tous les vล“ux stรฉriles que l’on peut former pour la fรฉlicitรฉ universelle. L’extrรชme facilitรฉ du moyen que vous invoquez suffit pour en dรฉmontrer l’inanitรฉ. Croyez-vous que s’il suffisait d’imprimer des billets de banque pour que nous pussions tous satisfaire nos besoins, nos goรปts, nos dรฉsirs, l’humanitรฉ serait arrivรฉe jusqu’ici sans recourir ร  ce moyen ? Je conviens avec vous que la dรฉcouverte est sรฉduisante. Elle bannirait immรฉdiatement du monde, non seulement la spoliation sous ses formes si dรฉplorables, mais le travail lui-mรชme, sauf celui de la planche aux assignats. Reste ร  comprendre comment les assignats achรจteraient des maisons que nul n’aurait bรขties, du blรฉ que nul n’aurait cultivรฉ, des รฉtoffes que nul n’aurait pris la peine de tisserย [6].

โ€” Une chose me frappe dans votre argumentation. D’aprรจs vous-mรชme, s’il n’y a pas gain, il n’y a pas perte non plus ร  multiplier l’instrument de l’รฉchange, ainsi qu’on le voit par l’exemple de vos joueurs, qui en furent quittes pour une dรฉception fort bรฉnigne. Alors pourquoi repousser la pierre philosophale, qui nous apprendrait enfin le secret de changer les cailloux en or, et, en attendant, le papier-monnaie ? รŠtes-vous si entรชtรฉ de votre logique, que vous refusiez une expรฉrience sans risques ? Si vous vous trompez, vous privez la nation, au dire de vos nombreux adversaires, d’un bienfait immense. Si l’erreur est de leur cรดtรฉ, il ne s’agit pour le peuple, d’aprรจs vous-mรชme, que d’une espรฉrance dรฉรงue. La mesure, excellente selon eux, est neutre selon vous. Laissez donc essayer, puisque le pis qui puisse arriver, ce n’est pas la rรฉalisation d’un mal, mais la non-rรฉalisation d’un bien.

โ€” D’abord, c’est dรฉjร  un grand mal, pour un peuple, qu’une espรฉrance dรฉรงue. C’en est un autre que le gouvernement annonce la remise de plusieurs impรดts sur la foi d’une ressource qui doit infailliblement s’รฉvanouir. Nรฉanmoins votre remarque aurait de la force, si, aprรจs l’รฉmission du papier-monnaie et sa dรฉprรฉciation, l’รฉquilibre des valeurs se faisait instantanรฉment avec une parfaite simultanรฉitรฉ, en toutes choses et sur tous les points du territoire. La mesure aboutirait, ainsi que dans mon salon de jeu, ร  une mystification universelle, dont le mieux serait de rire en nous regardant les uns les autres. Mais ce n’est pas ainsi que les choses se passent. L’expรฉrience en a รฉtรฉ faite, et chaque fois que les despotes ont altรฉrรฉ la monnaie…

โ€” Qui propose d’altรฉrer les monnaies ?

โ€” Eh, mon Dieu ! forcer les gens ร  prendre en paiement des chiffons de papier qu’on a officiellement baptisรฉsย francs, ou les forcer de recevoir comme pesant cinq grammes une piรจce d’argent qui n’en pรจse que deux et demi, mais qu’on a officiellement appelรฉeย franc, c’est tout un, si ce n’est pis ; et tous les raisonnements qu’on peut faire en faveur des assignats ont รฉtรฉ faits en faveur de la fausse monnaie lรฉgale. Certes, en se plaรงant au point de vue oรน vous รฉtiez tout ร  l’heure, et oรน vous paraissez รชtre encore, lorsqu’on croyait que multiplier l’instrument des รฉchanges c’รฉtait multiplier les รฉchanges eux-mรชmes, ainsi que les choses รฉchangรฉes, on devait penser de trรจs bonne foi que le moyen le plus simple รฉtait de dรฉdoubler les รฉcus et de donner lรฉgislativement aux moitiรฉs la dรฉnomination et la valeur du tout. Eh bien ! dans un cas comme dans l’autre, la dรฉprรฉciation est infaillible. Je crois vous en avoir dit la cause. Ce qu’il me reste ร  vous dรฉmontrer, c’est que cette dรฉprรฉciation, qui, pour le papier, peut aller jusqu’ร  zรฉro, s’opรจre en faisant successivement des dupes parmi lesquelles les pauvres, les gens simples, les ouvriers, les campagnards occupent le premier rang.

โ€” J’รฉcoute ; mais abrรฉgez. La dose d’ร‰conomie politique est un peu forte pour une fois.

โ€” Soit. Nous sommes donc bien fixรฉs sur ce point, que la richesse c’est l’ensemble des choses utiles que nous produisons par le travail, ou mieux encore, les rรฉsultats de tous les efforts que nous faisons pour la satisfaction de nos besoins et de nos goรปts. Ces choses utiles s’รฉchangent les unes contre les autres, selon les convenances de ceux ร  qui elles appartiennent. Il y a deux formes ร  ces transactions : l’une s’appelleย trocย ; c’est celle oรน l’on rend un service pour recevoir immรฉdiatement un service รฉquivalent. Sous cette forme, les transactions seraient extrรชmement limitรฉes. Pour qu’elles pussent se multiplier, s’accomplir ร  travers le temps et l’espace, entre personnes inconnues et par fractions infinies, il a fallu l’intervention d’un agent intermรฉdiaire c’est la monnaie. Elle donne lieu ร  l’รฉchange, qui n’est autre chose qu’un troc complexe. C’est lร  ce qu’il faut remarquer et comprendre. L’รฉchangeย se dรฉcompose en deux trocs, en deux facteurs, laย venteย et l’achat, dont la rรฉunion est nรฉcessaire pour le constituer. Vousย vendezย un service contre un รฉcu, puis, avec cet รฉcu, vousย achetezย un service. Ce n’est qu’alors que le troc est complet ; ce n’est qu’alors que votre effort a รฉtรฉ suivi d’une satisfaction rรฉelle. ร‰videmment vous ne travaillez ร  satisfaire les besoins d’autrui que pour qu’autrui travaille ร  satisfaire les vรดtres. Tant que vous n’avez en vos mains que l’รฉcu qui vous a รฉtรฉ donnรฉ contre votre travail, vous รชtes seulement en mesure de rรฉclamer le travail d’une autre personne. Et c’est quand vous l’aurez fait, que l’รฉvolution รฉconomique sera accomplie quant ร  vous, puisqu’alors seulement vous aurez obtenu, par une satisfaction rรฉelle, la vraie rรฉcompense de votre peine. L’idรฉe deย trocย implique service rendu et service reรงu. Pourquoi n’en serait-il pas de mรชme de celle d’รฉchange, qui n’est qu’un troc en partie double ?

Et ici, il y a deux remarques ร  faire d’abord, c’est une circonstance assez insignifiante qu’il y ait beaucoup ou peu de numรฉraire dans le monde. S’il y en a beaucoup, il en faut beaucoup ; s’il y en a peu, il en faut peu pour chaque transaction ; voilร  tout. La seconde observation, c’est celle-ci comme on voit toujours reparaรฎtre la monnaie ร  chaque รฉchange, on a fini par la regarder comme leย signeย et laย mesureย des choses รฉchangรฉes.

โ€” Nierez-vous encore que le numรฉraire ne soit leย signeย des choses utiles dont vous parlez ?

โ€” Un louis n’est pas plus le signe d’un sac de blรฉ qu’un sac de blรฉ n’est le signe d’un louis.

โ€” Quel mal y a-t-il ร  ce que l’on considรจre la monnaie comme le signe de la richesse ?

โ€” Il y a cet inconvรฉnient, qu’on croit qu’il suffit d’augmenter le signe pour augmenter les choses signifiรฉes, et l’on tombe dans toutes les fausses mesures que vous preniez vous-mรชme quand je vous avais fait roi absolu. On va plus loin. De mรชme qu’on voit dans l’argent le signe de la richesse, on voit aussi dans le papier-monnaie le signe de l’argent, et l’on en conclut qu’il y a un moyen trรจs facile et trรจs simple de procurer ร  tout le monde les douceurs de la fortune.

โ€” Mais vous n’irez certes pas jusqu’ร  contester que la monnaie ne soit laย mesureย des valeurs ?

โ€” Si fait certes, j’irai jusque-lร , car c’est lร  justement que rรฉside l’illusion.

Il est passรฉ dans l’usage de rapporter la valeur de toutes choses ร  celle du numรฉraire. On dit : ceciย vautย 5, 40, 20, fr., comme on dit : ceciย pรจseย 5, 10, 20 grammes, ceciย mesureย 5, 10, 20 mรจtres, cette terre contient 5, 40, 20 ares, etc., et de lร  on a conclu que la monnaie รฉtait laย mesureย desย valeurs.

โ€” Morbleu, c’est que l’apparence y est.

โ€” Oui, l’apparence, et c’est ce dont je me plains, mais non la rรฉalitรฉ. Une mesure de longueur, de capacitรฉ, de pesanteur, de superficie est une quantitรฉย convenueย et immuable. Il n’en est pas de mรชme de la valeur de l’or et de l’argent. Elle varie tout aussi bien que celle du blรฉ, du vin, du drap, du travail, et par les mรชmes causes, car elle a la mรชme source et subit les mรชmes lois. L’or est mis ร  notre portรฉe absolument comme le fer, par le travail des mineurs, les avances des capitalistes, le concours des marins et des nรฉgociants. Il vaut plus ou moins selon qu’il coรปte plus ou moins ร  produire, qu’il y en a plus ou moins sur le marchรฉ, qu’il y est plus ou moins recherchรฉ ; en un mot, il subit, quant ร  ses fluctuations, la destinรฉe de toutes les productions humaines. Mais voici quelque chose d’รฉtrange et qui cause beaucoup d’illusions. Quand la valeur du numรฉraire varie, c’est aux autres produits contre lesquels il s’รฉchange que le langage attribue la variation. Ainsi, je suppose que toutes les circonstances relatives ร  l’or restent les mรชmes, et que la rรฉcolte du blรฉ soit emportรฉe. Le blรฉ haussera ; on dira : L’hectolitre de blรฉ qui valait 20 fr. en vaut 30, et on aura raison, car c’est bien la valeur du blรฉ qui a variรฉ, et le langage ici est d’accord avec le fait. Mais faisons la supposition inverse : supposons que toutes les circonstances relatives au blรฉ restent les mรชmes, et que la moitiรฉ de tout l’or existant dans le monde soit engloutie ; cette fois, c’est la valeur de l’or qui haussera. Il semble qu’on devrait dire : ce napolรฉon quiย valaitย 20 fr. enย vautย 40. Or, savez-vous comment on s’exprime ? Comme si c’รฉtait l’autre terme de comparaison qui eรปt baissรฉ, et l’on dit : le blรฉ quiย valaitย 20 fr. n’enย vautย que dix.

โ€” Cela revient parfaitement au mรชme, quant au rรฉsultat.

โ€” Sans doute ; mais figurez-vous toutes les perturbations, toutes les duperies qui doivent se produire dans les รฉchanges, quand la valeur de l’intermรฉdiaire varie, sans qu’on en soit averti par un changement de dรฉnomination. On รฉmet des piรจces altรฉrรฉes ou des billets qui portent le nom deย vingt francs, et conserveront ce nom ร  travers toutes les dรฉprรฉciations ultรฉrieures. La valeur sera rรฉduite d’un quart, de moitiรฉ, qu’ils ne s’en appelleront pas moins desย piรจcesย ouย billets de vingt francs. Les gens habiles auront soin de ne livrer leurs produits que contre un nombre de billets plus grand. En d’autres termes, ils demanderont quarante francs de ce qu’ils vendaient autrefois pour vingt. Mais les simples s’y laisseront prendre. Il se passera bien des annรฉes avant que l’รฉvolution soit accomplie pour toutes les valeurs. Sous l’influence de l’ignorance et de laย coutume, la journรฉe du manล“uvre de nos campagnes restera longtemps ร ย un franc, quand le prix vรฉnal de tous les objets de consommation se sera รฉlevรฉ autour de lui. Il tombera dans une affreuse misรจre, sans en pouvoir discerner la cause. Enfin, Monsieur, puisque vous dรฉsirez que je finisse, je vous prie, en terminant, de porter toute votre attention sur ce point essentiel. Une fois la fausse monnaie, quelque forme qu’elle prenne, mise en circulation, il faut que la dรฉprรฉciation survienne, et se manifeste par la hausse universelle de tout ce qui est susceptible de se vendre. Mais cette hausse n’est pas instantanรฉe et รฉgale pour toutes choses. Les habiles, les brocanteurs, les gens d’affaires s’en tirent assez bien ; car c’est leur mรฉtier d’observer les fluctuations des prix, d’en reconnaรฎtre la cause, et mรชme de spรฉculer dessus. Mais les petits marchands, les campagnards, les ouvriers, reรงoivent tout le choc. Le riche n’en est pas plus riche, le pauvre en devient plus pauvre. Les expรฉdients de cette espรจce ont donc pour effet d’augmenter la distance qui sรฉpare l’opulence de la misรจre, de paralyser les tendances sociales qui rapprochent incessamment les hommes d’un mรชme niveau, et il faut ensuite des siรจcles aux classes souffrantes, pour regagner le terrain qu’elles ont perdu dans leur marche vers l’รฉgalitรฉ des conditions.

โ€” Adieu, Monsieur ; je vous quitte pour aller mรฉditer sur la dissertation ร  laquelle vous venez de vous livrer avec tant de complaisance.

โ€” Etes-vous dรฉjร  ร  bout de la vรดtre ? C’est ร  peine si j’ai commencรฉ. Je ne vous ai pas encore parlรฉ de laย haine du capital, de laย gratuitรฉ du crรฉdit; sentiment funeste, erreur dรฉplorable, qui s’alimente ร  la mรชme source !

โ€” Quoi ! ce soulรจvement effrayant des Prolรฉtaires contre les Capitalistes provient aussi de ce qu’on confond l’Argent avec la Richesse ?

โ€” Il est le fruit de causes diverses. Malheureusement, certains capitalistes se sont arrogรฉ des monopoles, des privilรจges, qui suffiraient pour expliquer ce sentiment. Mais, lorsque les thรฉoriciens de la dรฉmagogie ont voulu le justifier, le systรฉmatiser, lui donner l’apparence d’une opinion raisonnรฉe, et le tourner contre la nature mรชme du capital, ils ont eu recours ร  cette fausse รฉconomie politique au fond de laquelle se retrouve toujours la mรชme confusion. Ils ont dit au peuple: ยซย Prends un รฉcu, mets-le sous verre ; oublie-le lร  pendant un an ; va regarder ensuite, et tu te convaincras qu’il n’a engendrรฉ ni dix sous, ni cinq sous, ni aucune fraction de sou. Donc l’argent ne produit pas d’intรฉrรชts.ย ยป Puis, substituant au motย argentย son prรฉtendu synonyme,ย capital, ils ont fait subir ร  leurย ergoย cette modification : ยซย Donc le capital ne produit pas d’intรฉrรชtsย [7]ย ยป Ensuite est venue la sรฉrie des consรฉquences ; ยซย Donc celui qui prรชte un capital n’en doit rien retirer ; donc celui qui te prรชte un capital, s’il en retire quelque chose, te vole ; donc tous les capitalistes sont des voleurs ; donc les richesses, devant servir gratuitement ร  ceux qui les empruntent, appartiennent en rรฉalitรฉ ร  ceux ร  qui elles n’appartiennent pas ; donc il n’y a pas de propriรฉtรฉ ; donc, tout est ร  tous ; donc….ย ยป

โ€” Ceci est grave, d’autant plus grave que le syllogisme, je vous l’avoue, me semble admirablement enchaรฎnรฉ. Je voudrais bien รฉclaircir la question. Mais, hรฉlas ! je ne suis plus maรฎtre de mon attention. Je sens dans ma tรชte un bourdonnement confus des motsย numรฉraire, argent, services, capital, intรฉrรชtsย ; c’est au point que, vraiment, je ne m’y reconnais plus. Remettons, s’il vous plaรฎt, l’entretien ร  un autre jour.

โ€” En attendant voici un petit volume intitulรฉย Capital et Rente. Il dissipera peut-รชtre quelques-uns de vos doutes. Jetez-y un coup d’ล“il quand vous vous ennuierez.

โ€” Pour me dรฉsennuyer ?

โ€” Qui sait ! Un clou chasse l’autre ; un ennui chasse un autre ennui ;ย similia similibus

โ€” Je ne dรฉcide pas si vous voyez sous leur vrai jour les fonctions du numรฉraire et l’รฉconomie politique en gรฉnรฉral. Mais, de votre conversation, il me reste ceci : c’est que ces questions sont de la plus haute importance ; car, la paix ou la guerre, l’ordre ou l’anarchie, l’union ou l’antagonisme des citoyens sont au bout de la solution. Comment se fait-il qu’en France on sache si peu une science qui nous touche tous de si prรจs, et dont la diffusion aurait une influence si dรฉcisive sur le sort de l’humanitรฉ ? Serait-ce que l’ร‰tat ne la fait pas assez enseigner ?

โ€” Pas prรฉcisรฉment. Cela tient ร  ce que, sans le savoir, il s’applique avec un soin infini ร  saturer tous les cerveaux de prรฉjugรฉs et tous les cล“urs de sentiments favorables ร  l’esprit d’anarchie, de guerre et de haine. En sorte que, lorsqu’une doctrine d’ordre, de paix et d’union se prรฉsente, elle a beau avoir pour elle la clartรฉ et la vรฉritรฉ, elle trouve la place prise.

โ€” Dรฉcidรฉment, vous รชtes un affreux pessimiste. Quel intรฉrรชt l’ร‰tat peut-il avoir ร  fausser les intelligences au profit des rรฉvolutions, des guerres civiles et รฉtrangรจres ? Il y a certainement de l’exagรฉration dans ce que vous dites.

โ€” Jugez-en. ร€ l’รฉpoque oรน nos facultรฉs intellectuelles commencent ร  se dรฉvelopper, ร  l’รขge oรน les impressions sont si vives, oรน les habitudes de l’esprit se contractent avec une si grande facilitรฉ ; quand nous pourrions jeter un regard sur notre sociรฉtรฉ et la comprendre, en un mot, quand nous arrivons ร  sept ou huit ans, que fait l’ร‰tat ? Il nous met un bandeau sur les yeux, nous fait sortir tout doucement du milieu social qui nous environne, pour nous plonger, avec notre esprit si prompt, notre cล“ur si impressionnable, dans le sein de la sociรฉtรฉ romaine. Il nous retient lร  une dizaine d’annรฉes, tout le temps nรฉcessaire pour donner ร  notre cerveau un empreinte ineffaรงable. Or, remarquez que la sociรฉtรฉ romaine est directement l’opposรฉ de ce qu’est ou devrait รชtre notre sociรฉtรฉ. Lร , on vivait de guerre ; ici, nous devrions haรฏr la guerre. Lร , on haรฏssait le travail ; ici, nous devons vivre du travail. Lร , on fondait les moyens de subsistance sur l’esclavage et la rapine ; ici, sur l’industrie libre. La sociรฉtรฉ romaine s’รฉtait organisรฉe en consรฉquence de son principe. Elle devait admirer ce qui la faisait prospรฉrer. On y devait appeler vertus ce qu’ici nous appelons vices. Ses poรจtes, ses historiens devaient exalter ce qu’ici nous devons mรฉpriser. Les mots mรชmesย libertรฉ, ordre, justice, peuple, honneur, influence,ย etc., ne pouvaient avoir la mรชme signification ร  Rome qu’ils ont, ou devraient avoir ร  Paris. Comment voulez-vous que toute cette jeunesse, qui sort des รฉcoles universitaires ou monacales, qui a eu pour catรฉchisme Tite-Live et Quinte-Curce, ne comprenne pas la libertรฉ comme les Gracques, la vertu comme Caton, le patriotisme comme Cรฉsar ? Comment voulez-vous qu’elle ne soit pas factieuse et guerriรจre ? Comment voulez-vous surtout qu’elle prenne le moindre intรฉrรชt au mรฉcanisme de notre ordre social ? Croyez vous que son esprit est bien prรฉparรฉ le comprendre ? Ne voyez-vous pas qu’elle devrait, pour cela, se dรฉfaire de ses impressions pour en recevoir de tout opposรฉes ?

โ€” Que concluez-vous de lร  ?

โ€” Le voici ; le plus pressรฉ, ce n’est pas que l’ร‰tat enseigne, mais qu’il laisse enseigner. Tous les monopoles sont dรฉtestables, mais le pire de tous, c’est le monopole de l’enseignementย [8].


Notes

[1]: Publiรฉ dans le numรฉro d’avril 1849 duย Journal des รฉconomistes.ย (Note de l’รฉditeur de l’รฉdition originale.)

[2]: Voy. leย chap. VI du tome VI.ย (Note de l’รฉditeur de l’รฉdition originale.)

[3]: Voy., au tome II,ย l’introduction deย Cobden et la Ligue.ย (Note de l’รฉditeur de l’รฉdition originale.)

[4]: Voy. leย chap. IV du tome VI.ย (Note de l’รฉditeur de l’รฉdition originale.)

[5]:ย Mutualitรฉ des services. D’aprรจs tout ce qui prรฉcรจde, la sociรฉtรฉ peut รชtre considรฉrรฉe comme un immense bazar oรน chacun va d’abord dรฉposer ses produits, en faire reconnaรฎtre et fixer la valeur. Aprรจs cela, il est autorisรฉ ร  prรฉlever, sur l’ensemble de tous ces dรฉpรดts, des produits ร  son choix pour une valeur รฉgale. Or, comment s’apprรฉcie cette valeur ? par le service reรงu et rendu. Nous avons donc exactement ce que demandait M. Proudhon. Nous avons ce bazar d’รฉchange, dont on a tant ri ; et la Sociรฉtรฉ, plus ingรฉnieuse que M. Proudhon, nous le donne en nous รฉpargnant le dรฉrangement matรฉriel d’y transporter nos marchandises. Pour cela, elle a inventรฉ la monnaie, moyennant quoi elle rรฉalise l’entrepรดt ร  domicile.ย (ร‰bauche inรฉdite de l’auteur.)

[6]: Voy. laย 12eย lettreย du pamphletย Gratuitรฉ du crรฉdit.ย (Note de l’รฉditeur de l’รฉdition originale.)

[7]: Voy. l’introduction deย Capital et Rente, page 25.ย (Note de l’รฉditeur de l’รฉdition originale.)

[8]: Voy., au tome IV,ย Baccalaurรฉat et Socialisme.ย (Note de l’รฉditeur de l’รฉdition originale.)


Extrait de l’รฉdition originale en 7 volumes (1863) desย ล“uvres complรจtesย de Frรฉdรฉric Bastiat, tome V, pp. 64-93.

Texte scannรฉ parย Franรงois-Renรฉ Rideau, numรฉrisรฉ et mis en hypertexte par Claude Balanรงa, relu, corrigรฉ et รฉditรฉ parย Franรงois-Renรฉ Rideauย pourย Bastiat.org.

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Contrepoints est leย journal libรฉralย de rรฉfรฉrence en France. Il est lu chaque mois par 2 millions deย visiteurs. Le journal, lancรฉ en 2010, est dรฉveloppรฉ par liberaux.org, association loi 1901 crรฉรฉe en 2002, et active depuis 1995. Seuls les articles de cette fiche auteur qui prรฉcisent avec mention "Par la rรฉdaction de Contrepoints" sont รฉcrits par la rรฉdaction. Les autres le sont par des auteurs extรฉrieurs contribuant ponctuellement.

4 rรฉponses

  1. Il faut remplacer cet saletรฉ de fric par des bisous.
    Cette mesure fait d’ailleurs partie de mon programme pour les prรฉsidentielles 2012 (oui, je suis candidat).
    Voici un extrait de mon programme (que vous trouverez en intรฉgralitรฉ sur Facebook):

    # Remplacer cette saletรฉ de fric par des bisous:
    Quand reรงoit reรงoit quelque chose des autres, il leur fait des bisous et quand quelqu’un travaille gratuitement pour un autre, cet autre lui fait des bisous.

    # Rรฉforme de la fiscalitรฉ et crรฉation de la taxe-bisou:
    C’est une taxe simple: sur 4 bisous, on doit en faire un ร  un fonctionnaire et un ร  quelqu’un qui ne reรงoit jamais de bisous (car il ne fait rien pour les autres pour en recevoir par lui-mรชme).. Autrement dit, quand quelqu’un doit 2 bisous ร  un autre qui a bossรฉ pour lui, il doit rajouter รฉgalement 1 bisou ร  un fonctionnaire et 1 bisou ร  un bisoussistรฉ (assistรฉ en bisous).

    # Crรฉation des Bisous du Coeur.

  2. * ยซย Quand reรงoit reรงoit quelque chose…ย ยป –> ยซย Quand quelqu’un reรงoit quelque chose…ย ยป

  3. ยซ Comment se fait-il quโ€™en France on sache si peu une science qui nous touche tous de si prรจs, et dont la diffusion aurait une influence si dรฉcisive sur le sort de lโ€™humanitรฉ? ยป

    Que cette question est terriblement d’actualitรฉโ€ฆ

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